Alexandre Dumas et Honoré de Balzac ne se sont pas simplement peu appréciés. Ils se sont profondément opposés, presque en tout. Leur hostilité s’est exprimée parfois publiquement, mais surtout sous forme de critiques, de piques et de rivalité idéologique que de véritables attaques frontales répétées. Une opposition profonde, mais rarement théâtralisée comme un duel ouvert.
Ces deux géants du XIXe siècle incarnaient deux mondes incompatibles.
D’abord, leur manière d’écrire les séparait radicalement. Balzac se voulait architecte. Il bâtissait une œuvre monumentale, La Comédie humaine, avec l’ambition de peindre la société française dans toute sa complexité. Il corrigeait sans cesse, retravaillait ses textes jusqu’à l’épuisement, noyait ses éditeurs sous les épreuves raturées. Dumas, lui, écrivait vite, beaucoup, avec panache. Il privilégiait l’élan, l’efficacité, le plaisir du récit. Là où Balzac cherchait la profondeur psychologique et la vérité sociale, Dumas revendiquait le souffle, l’aventure, le théâtre du romanesque. Balzac voyait souvent en lui un amuseur plus qu’un grand écrivain.
Leur mode de vie nourrissait aussi l’antagonisme. Balzac menait une existence tendue, laborieuse, presque monastique par moments. Il écrivait la nuit, buvait du café en quantités folles, croulait sous les dettes, mais travaillait avec une discipline acharnée. Dumas, au contraire, donnait l’image d’un homme débordant de vie, sociable, prodigue, flamboyant, entouré d’amis, de maîtresses, de collaborateurs. Cette aisance apparente irritait Balzac. Dumas paraissait réussir sans souffrir autant, ce qui, pour un homme aussi obsédé par le labeur que Balzac, avait quelque chose d’insupportable.
Il y avait aussi la question, très sensible, de la fabrication des œuvres. Dumas travaillait avec des collaborateurs, notamment Auguste Maquet, qui participait à l’élaboration de plusieurs romans. Ce fonctionnement choquait Balzac, attaché à l’idée de l’écrivain comme créateur total, seul maître de sa phrase. Pour lui, Dumas industrialisait la littérature. Dumas, lui, assumait davantage une logique de production, adaptée à la presse et au feuilleton.
Politiquement et socialement, ils différaient encore. Balzac était conservateur, monarchiste, fasciné par les hiérarchies sociales. Dumas, plus libéral d’esprit, plus mobile politiquement, incarnait une énergie populaire et un goût du large qui déplaisaient à Balzac. À cela s’ajoutait sans doute une forme de jalousie réciproque : Balzac pouvait mépriser le succès immense et immédiat de Dumas ; Dumas pouvait voir en Balzac un homme sombre, envieux, volontiers pontifiant.
Au fond, Dumas et Balzac se heurtaient parce qu’ils représentaient deux définitions inconciliables de l’écrivain. L’un voulait saisir le réel dans toute son épaisseur. L’autre voulait emporter le lecteur. Deux génies, oui, mais deux génies faits pour se regarder de travers.
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