108 épisodes
- Hello. J’espère que vous allez bien malgré les températures incendiaires qu’on connaît en ce moment. Hydratez-vous, prenez soin de vos proches.
Cet épisode suit un fil conducteur, donc je ne vous conseille pas de sauter d’une partie à une autre, même si je sais que le temps manque. Il n’est pas très long, mais je pense qu’il vaut la peine d’être écouté ou lu en entier.
Ce que j’ai compris de ma fatigue (à partir de 01:13)
Je me suis rendu compte que j’étais déjà épuisée, d’une certaine manière, alors que mon livre n’est pas encore sorti. Ce n’est pas une fatigue ordinaire, pas le genre « j’ai trop bossé ce trimestre ». C’est plus profond, plus installé. J’ai essayé de comprendre si ce que je vivais avait un nom.
Le premier : la racial battle fatigue, théorisée par William A. Smith. Un épuisement psychologique et physiologique qui vient du fait d’exister dans un monde qui agresse en continu, de manière subtile, institutionnelle, au quotidien. Pas une violence spectaculaire, mais l’accumulation. La vigilance permanente. Le fait de devoir sans cesse évaluer ce qui vient de se passer, se demander si c’est raciste, si ça vaut la peine d’en parler, si on va être cru. Ce switch constant entre soi et le regard que le monde pose sur soi.
Le deuxième : le burn-out militant, documenté par Gorski et Chen. L’idée que dans le militantisme, on mesure l’engagement à l’aune du travail émotionnel fourni. Et que si on s’effondre, si on dit qu’on est à bout, on est regardé·e bizarrement, parce que le militantisme est censé être désintéressé. On n’a pas trop le droit d’être épuisée quand le sujet est important. Et c’est exactement le piège.
Moi, je publie un roman sur des thématiques qui me tiennent à cœur. Je parle de représentation sur Instagram. Et en même temps, j’ai un emploi salarié où je range une partie de moi dans un tiroir en arrivant le matin, parce que les deux mondes ne peuvent pas coexister. Ce phénomène a aussi un nom : le code switching, documenté chez les personnes racisées, les personnes LGBTQIA+, les personnes en situation de handicap. Le fait de devoir adapter, moduler, modifier son langage, son comportement, parfois jusqu’à sa personnalité, selon l’espace où on se trouve pour ne pas subir de conséquences.
Dans mon cas concret : dans ma vie d’autrice, j’écris en écriture inclusive aussi souvent que je le peux. Ce n’est pas une posture, c’est une conviction. La neutralité au masculin n’a jamais existé. Point. Mais dans un mail professionnel, dans un contexte institutionnel, c’est impossible. Pas parce que mon employeur s’y opposerait forcément, mais parce que j’écris à des clients à qui je vends une solution, qui n’ont rien demandé, et faire ce choix serait prendre position. Donc je fais autrement. Et mon militantisme reste dans le tiroir.
C’est Arlie Hochschild qui avait théorisé cette fatigue cognitive et émotionnelle liée au fait de devoir adapter en permanence son expression à un contexte qui ne correspond pas. Et quand ce switch touche des pratiques militantes, il y a une dissonance supplémentaire entre ce qu’on défend publiquement et ce qu’on fait concrètement dans d’autres espaces de sa vie. Cette dissonance, il faut la gérer. Et elle épuise aussi.
L’image qui m’est revenue, c’est Clark Kent au bureau et Superman dans ma vie d’autrice. Sauf que Clark reste une figure de pouvoir et de privilège, et ce que je vis, c’est du concret, c’est politique. C’est encore une forme de double conscience, parce que je me vois à travers le regard d’une société qui ne me reconnaît pas comme étant entière, et je dois habiter deux entités pour tenter de les réconcilier. C’est ce que W.E.B. Du Bois théorisait dans The Souls of Black Folk. Rien de nouveau. Il y a quelque chose de rassurant à savoir que ça a déjà été nommé, contextualisé. Et quelque chose de profondément frustrant à réaliser que ça n’a pas changé, puisque certaines de ces théories remontent à 1903.
La littérature académique couvre le code switching au travail, la racial battle fatigue, le burn-out militant. Mais elle ne couvre pas le cas de l’autrice racisée, engagée sur la représentation dans l’édition, qui doit en même temps naviguer ce code switch dans son emploi du temps réel. C’est mon quotidien. Et il n’y a pas encore de carte pour ça. Peut-être qu’un jour quelqu’un prendra le temps de le théoriser. Je me le garde en tête.
Désenchantée, mais pas défaitiste (à partir de 09:47)
Oui, je suis désenchantée avant même que mon livre sorte. Pas parce que je ne crois plus en ce que j’écris. Mais parce que je comprends de mieux en mieux dans quoi je mets les pieds, et qu’il n’y a pas encore de carte pour naviguer avec ça.
Mais le désenchantement a une puissance particulière : il force à prendre conscience de la réalité, à chercher des alternatives, des outils pour continuer d’agir malgré tout.
Et l’un de ces outils, c’est se rappeler de ce qui a été fait. Une amie autrice me l’a rappelé récemment. Elle m’a remis face à l’enjeu réel, au-delà du désenchantement systémique de l’édition. Elle m’a rappelé que j’ai réussi à faire sortir un livre qui ne parle ni de racisme ni d’esclavage, écrit par une personne noire française, dans ce contexte politique qu’on connaît. Un livre qui aborde des sujets qui touchent toutes les familles, en particulier les familles afrodescendantes et de la diaspora afro-caribéenne, mais pas seulement, et qui est contemporain dans ses thématiques. Ce n’est pas rien. Et c’est important que je me le rappelle.
Elle m’a aussi rappelé que j’appartiens maintenant à quelque chose. J’ai rejoint cette littérature noire française, si petite, aussi fine qu’une peau de chagrin, mais qui existe. Et que c’est le début de quelque chose.
Elle m’a dit aussi : aller au-delà de tout ce bruit, de ce désenchantement, des conditions politiques dans lesquelles ce livre va sortir, et mettre de la joie. Elle est d’ailleurs co-autrice d’un ouvrage sur la joie que j’ai acheté il y a deux mois et que je vais enfin prendre le temps de lire. Je vous en parlerai.
Juin m’a rincée (à partir de 13:37)
La reprise du CDI a été bien plus énergivore que je l’avais anticipé, même si tout se passe très bien et que j’en suis vraiment contente. Merci à toutes les personnes qui m’ont envoyé des messages de soutien, qui ont pris le temps de demander comment ça s’était passé. Ça me touche beaucoup. Et merci aussi pour tous les messages d’anniversaire, c’était le 21 juin. J’avais lancé un jeu concours ce jour-là, il s’est terminé hier pour celles et ceux qui sont sur la newsletter, vous aviez été notifié·es depuis le mois dernier.
Malgré le désenchantement, malgré l’épuisement, tout ça participe à me permettre de continuer. Donc merci. Vraiment.
Je ne suis pas Hercule. Je ne suis pas Clark Kent. Mais à mon échelle, je pense que je vais y arriver. Mener ces deux vies de front. Ça ne fait que trois semaines, c’est peu pour faire tous les ajustements nécessaires. Mais j’ai confiance.
Comment ? En ralentissant. Encore. Toujours. On n’en finit jamais, en réalité.
Le repos comme acte de résistance (à partir de 15:14)
Lors du dernier book club de l’association Overbookées, on a reçu Isis Labeau Caberia, dont je vous ai déjà parlé. Elle a rappelé quelque chose d’essentiel : le repos est une arme de résistance.
Tricia Hersey, fondatrice du Nap Ministry, avait théorisé ça en 2016. L’idée que nous ne nous reposons pas pour être productives, nous nous reposons simplement parce que c’est notre droit. Et elle va plus loin : le repos dans sa forme la plus simple devient un acte de résistance et une reconquête du pouvoir, parce qu’il affirme notre humanité la plus fondamentale.
Isis l’a conclu ainsi : peut-être que le monde ira mieux lorsque les femmes noires auront enfin droit au repos.
Si vous ne comprenez pas pourquoi cette phrase est importante, je vous renvoie à tout le contenu que je partage sur Instagram et sur ce podcast. Les femmes noires sont à la croisée de toutes les discriminations et de toutes les luttes. Et les femmes noires ne se reposent pas. Ça vient de l’époque de l’esclavage, a minima. Et ça se traduit dans toutes les strates de notre société aujourd’hui.
Je vais donc partir en vacances une semaine après mon séminaire d’entreprise de trois jours, qui va sans doute aussi me mettre KO. Je vais me forcer à ralentir, laisser mon cerveau en jachère, juste prendre des notes quand des idées vont surgir parce que ce serait dommage de les laisser filer. Et je vais être cette autrice noire qui jongle entre deux vies dans un contexte politique qui se dégrade, dans une industrie qui ne nous facilite rien, et qui choisit quand même le repos. Pas comme une forme de passivité. Comme un acte nécessaire pour continuer.
Le tapis MAHOLA, mon objet totem (à partir de 17:05)
J’avais promis un update sur le tapis de yoga Mahola. Le voilà.
Je l’aime vraiment. Sans doute parce qu’il est fait main, unique, avec une matière qui se sent sous les doigts. Et sans doute parce que je l’ai choisi pour ses valeurs, qui résonnent avec les miennes. La marque travaille avec du coton biologique tissé à la main dans une logique de réduction d’impact sur la biodiversité tout au long de la chaîne de production. Ils investissent dans des projets de reforestation et de restauration des habitats. Leurs engagements sociaux sont réels : conditions de travail équitables, soutien aux communautés locales avec un focus sur l’Inde notamment. Et la marque est co-créée par une personne d’origine indienne. Ce n’est pas du greenwashing de façade, c’est une démarche cohérente de la culture du coton jusqu’à l’atelier.
Ce tapis va être mon objet totem pour me rappeler que le repos est un acte de résistance. Que prendre ce repos, mettre de la joie dans mon quotidien, aller sur ce tapis pour faire des étirements, méditer, visualiser, ou juste être là à ne rien faire, c’est aussi ma forme de militantisme. Et la manière dont je vais aller chercher l’énergie dont j’ai besoin pour tout ce qui arrive.
Le repos n’est pas une faiblesse. C’est un outil.
Si vous avez envie de tester, il y a en ce moment des soldes sur leur site et j’ai un code promo à votre disposition dans les notes de l’épisode : MAHUNAYOGA, moins 10% sur leur site. Code d’affiliation, donc je reçois aussi une commission sur les achats. Je ne vous oblige à rien, mais comme je vous l’ai dit il y a quelques mois, c’est important pour moi de parler de ce que je mets en place pour prendre soin de ma santé mentale et physique, en particulier en tant que femme noire racisée avec l’endométriose. Si parmi vous il y a d’autres femmes racisées qui jonglent entre plusieurs vies, j’espère que tout ça peut être un début de réflexion, selon votre budget, votre temps, vos envies.
Nouvelles lectures et deux nouveaux projets (à partir de 21:08)
J’ai ajouté de nouvelles lectures dans ma liste de recommandations d’autrices et auteurs racisé·es sur mon site. J’ai lu de nouveaux ouvrages en juin et je compte bien profiter de cette semaine de vacances pour lire comme jamais, essayer de redevenir cet enfant de 10 ans qui lisait 10 livres par semaine. En juillet il y aura beaucoup plus de recommandations que d’habitude, surveillez la liste.
Et avant de terminer, une petite exclusivité : je vous ai déjà dit que j’avais signé un quatrième contrat d’édition. Je vous donne maintenant les noms de code de mes projets en cours.
Projet Pichoun : un outil pour tous, qui aborde un sujet tabou.
Projet Mangue : une romance au lycée. Une vraie romance.
L’un des deux est déjà sous contrat. Je ne vous dis pas lequel. Et pour l’autre, je vous en dis plus bientôt.
Bon mois de juillet. Prenez soin de vous, de vos proches, de votre santé mentale, émotionnelle et physique. Hydratez-vous. Et mettez du repos dans votre quotidien. C’est important.
À très vite.
Mahuna
PS : la newsletter est gratuite mais vous pouvez me soutenir à hauteur de vos envies ici
Sources : Tricia Hersey, Rest is Resistance : A Manifesto, Little, Brown Spark, 2022. William A. Smith (2003), Racial Battle Fatigue ; Gorski & Chen (2015), Frayed All the Way ; McCluney et al. (2021), HBR ; Arlie Hochschild (1983), The Managed Heart ; W.E.B. Du Bois (1903), The Souls of Black Folk.
Get full access to La Voix des Mots - écriture, santé mentale et représentation at mahunapoesie.substack.com/subscribe - Se dire allié et continuer à invisibiliser les personnes qu’on prétend défendre, n’a rien avoir avec du militantisme. C’est de la posture. Et si tu ignores l’outil révolutionnaire qu’est le regard situé, tu n’es peut-être pas l’allié que tu prétends être 🫣.
Installez-vous. Parce qu’aujourd’hui on va parler d’un concept qui a changé ma façon de lire, de créer, de consommer, de militer. Et on va partir d’un commentaire. Un commentaire banal, posté sous ma dernière vidéo. Un commentaire bien intentionné, probablement. Et pourtant un commentaire qui illustre exactement ce dont on va parler aujourd’hui.
Quelqu’un a donc écrit sous ma publication sur Chères Ancêtres d’Isis Labeau-Caberia : “publié chez Grasset qui a été racheté par Bolloré.” Sous-entendu : problème. Sous-entendu : boycott.
Sauf que.
Isis a essuyé une vingtaine de refus (d’après ce que j’ai vu dans une de ses stories) avant que Grasset lui dise oui. Vingt refus. Pour un ouvrage qui parle “des résistances anticoloniales des femmes esclavisées, qui ressuscite une mémoire longtemps censurée”, qui nous donne des noms, des visages, des stratégies de survie et de lutte. Quand vous êtes une autrice noire et que le milieu de l’édition vous ferme ses portes les unes après les autres et qu’enfin quelqu’un vous dit oui, vous signez. Parce que c’est ça la réalité concrète des autrices racisées dans ce milieu.
Ce livre est sorti avant que Bolloré prenne le contrôle éditorial de Grasset. Isis n’a pas signé avec Bolloré. Tout comme plusieurs autres auteurices racisé.es dans des maisons d’éditions “appartenant” à Bolloré. Iels n’ont pas tous.tes les moyens, la possibiité de basculer d’une maison d’édition à une autre, comme ça, en claquant des doigts. Car le milieu de l’édition, de base, les invisibilise déjà (et je vous renvoie à tout mon contenu ici et sur Instagram sur ces sujets).
Et surtout. Boycotter Grasset aujourd’hui ne nuit pas à Bolloré. Bolloré s’en fiche. C’est Isis qui perd des ventes, de la visibilité, des opportunités de carrière. C’est elle qui paie la facture d’un militantisme qui n’a pas pris le temps de se demander sur qui allait tomber ce geste. Isis elle-même l’a dit dans un carrousel : boycotter, oui, mais intelligemment, stratégiquement. Parce que Bolloré n’a pas investi dans l’édition pour faire de l’argent. Il l’a fait pour le contrôle des idées.
Qui a besoin de Bolloré quand on a des alliés comme ça.
Ce commentaire m’a mise en colère. Parce qu’il illustre quelque chose que je vois partout et qui me fatigue profondément. Le militantisme de façade. Celui qui se donne bonne conscience sans jamais interroger l’impact réel de ses gestes. Et invariablement, ce sont les personnes marginalisées qui absorbent les dégâts. Pas Bolloré. Pas le système. Isis.
bell hooks appelait ça la politique sans pratique. Le geste visible qui soulage celui qui le fait, sans transformer la réalité de ceux au nom desquels il prétend agir.
Et pour comprendre pourquoi ce commentaire est le symptôme d’un problème plus profond, il faut qu’on parle d’un outil. Le regard situé.
D’où vient la notion de regard situé ?
En 1988, Donna Haraway, biologiste et philosophe des sciences féministe, publie un article qui va tout changer : Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, dans la revue Feminist Studies. Elle s’attaque à deux illusions symétriques. D’un côté le regard de nulle part, celui qui prétend à l’objectivité totale, ce qu’elle appelle le god trick, le truc de Dieu, faire croire qu’on voit tout depuis nulle part. De l’autre le relativisme total qui dit que toutes les perspectives se valent. Elle refuse les deux. Pour elle la seule connaissance honnête est partielle, localisée, incarnée.
Mais le terrain avait été préparé. Sandra Harding et Nancy Hartsock avaient déjà développé dans les années 70-80 le feminist standpoint theory : les femmes, précisément parce qu’elles occupent une position dominée, ont accès à des connaissances que les dominants ne voient pas.
En 1990, Patricia Hill Collins approfondit la dimension raciale. Elle montre que le regard situé ne peut pas ignorer l’imbrication des oppressions. Race, genre, classe se croisent et produisent des positions de savoir distinctes. Une femme noire ne voit pas le monde comme une femme blanche, ni comme un homme noir. Elle appelle ça la matrix of domination.
En 1989, Kimberlé Crenshaw formalise l’intersectionnalité. Ce n’est pas juste un concept, c’est un outil juridique et analytique pour nommer ce que les grilles d’analyse unidimensionnelles ratent.
Et bell hooks théorise le regard depuis la marge comme un regard critique et résistant. Celui qui voit ce que le centre ne voit pas parce qu’il n’a aucune raison de le chercher.
Aujourd’hui ce concept circule dans les études postcoloniales, la critique des algorithmes, les sciences de l’information. Safiya Umoja Noble montre que les biais des moteurs de recherche sont des regards situés non déclarés, présentés comme neutres. Google n’est pas objectif. Google est situé.
Ce que ça veut dire le regard situé concrètement
Le regard situé c’est la conscience que toute connaissance est produite depuis une position spécifique. Un corps, une histoire, une classe, une race, un genre. Personne ne voit le monde depuis nulle part. La question c’est : est-ce qu’on le sait, et est-ce qu’on le dit ?
Pour une personne non racisée, ça commence par une question inconfortable. Depuis où est-ce que je parle ? Quand tu partages un contenu sur les minorités, tu vérifies si la personne qui parle est elle-même concernée ou si c’est encore quelqu’un qui parle à la place de. Quand tu boycotts quelque chose au nom d’une cause, tu te demandes : qui trinque concrètement si je fais ça ?
Pour une personne racisée, c’est différent parce que le travail n’est pas le même. Le regard situé c’est d’abord une légitimation. Ce que tu vois et que les autres ne voient pas, ce n’est pas de la subjectivité excessive. C’est de la connaissance produite depuis une position que les autres n’occupent pas. Ton inconfort face à un roman présenté comme universel où le personnage racisé sonne faux, où la douleur est esthétisée pour un regard blanc, cet inconfort c’est ton regard situé en action.
Le transformer en muscle
Et c’est là où je veux aller plus loin qu’Haraway. Elle a donné l’outil épistémique. Moi je veux parler de son application dans le quotidien comme pratique de résistance continue.
Parce qu’une fois que ce regard est actif, tu ne peux plus faire les mêmes gestes de la même façon.
Tu entres dans un coffee shop qui se dit vietnamien. Mais à l’intérieur, rien de vietnamien. Une esthétique épurée, occidentale, revisitée pour un public bobo parisien. Le regard situé te demande : qui a créé cet espace ? Qui en tire profit ? Où sont les restaurants tenus par des personnes vietnamiennes dans ce même quartier ? Est-ce que je peux les trouver et y aller à la place ?
Tu commandes un matcha latte. Le regard situé te dit que le Japon est en crise de production de thé matcha à cause du dérèglement climatique, que la demande occidentale explose et que ça crée une pression sur les producteurs japonais qui ne peuvent plus suivre. Tu bois quand même peut-être, mais tu sais.
Tu vois le moringa latte arriver dans les coffee shops branchés. Le regard situé te dit que les populations africaines consomment le moringa depuis des siècles, que cette plante va être extraite de son contexte, rebrandée, surpayée, revendue à des populations occidentales pendant que les populations qui en sont à l’origine n’en tireront aucun bénéfice économique. C’est le même mouvement que le yoga, que le hammam, que le gua sha, que la méditation de pleine conscience détachée du bouddhisme. C’est le capitalisme qui s’approprie, efface l’origine, et revend.
Et le bain froid. On ouvre des salles de bain froid en prétendant que c’est révolutionnaire, que ça va nous soulager, que c’est une découverte. Mais ce qu’on ne dit pas c’est que cette tendance s’appuie sur notre aveuglement à ce que fait le capitalisme à nos corps pour nous pousser à consommer. Il casse d’abord. Il revend la solution ensuite.
Audre Lorde appelait ça l’attention comme acte de survie. Pas attendre que les réseaux te livrent l’information. Être soi-même en état de vérification active.
Boycotter intelligemment : l’empire Bolloré
Donc revenons à Bolloré. Parce que le regard situé appliqué à son empire donne quelque chose de très précis.
Bolloré est un homme blanc, catholique traditionaliste, ultrariche, héritier d’un empire industriel construit en partie sur l’exploitation de ressources africaines, notamment au Cameroun et en Côte d’Ivoire via Bolloré Africa Logistics. Sa fortune a une géographie coloniale réelle, pas métaphorique. Il n’a pas investi dans les médias pour faire de l’argent. Il l’a fait pour le contrôle des idées. Contrôler quels regards sont diffusés à grande échelle, c’est contrôler ce qui passe pour évident, normal, universel. C’est le god trick d’Haraway appliqué à l’échelle d’un empire médiatique.
Alors boycotter, oui. Mais en sachant où tomber.
CNews, évite. Favorise Blast, Mediapart, les chaînes YouTube de journalistes indépendants racisé·es. Chaque vue que tu donnes à CNews est une donnée vendue à ses annonceurs.
Europe 1, évite. Favorise les podcasts de créateurs et créatrices racisé·es. Ta propre écoute devient un acte de redistribution d’attention.
Le JDD depuis juillet 2023, quand Bolloré a imposé Guillaume Dubois à sa direction et que presque toute la rédaction a démissionné en signe de protestation. Favorise Mediapart par exemple.
Les éditions Rubempré, créées en 2023 par des proches de la sphère Bolloré pour publier Zemmour et ses satellites idéologiques. Favorise les éditions indépendantes : Présence Africaine, Mémoire d’encrier et tant d’autres.
Relay en kiosque distribue majoritairement des titres Lagardère-Vivendi. Favorise les librairies indépendantes, les abonnements directs aux médias, les achats en direct chez les éditeurs indépendants.
Hachette Livre c’est le piège que Bolloré a construit en rachetant un empire aussi tentaculaire. Sous Hachette tu as Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Stock, Larousse. Boycotter en bloc détruit des centaines d’auteurs et d’autrices dont beaucoup sont racisé·es, LGBTQ+, ou publient des œuvres militantes. La stratégie c’est cibler et boycotter les titres publiés par des auteurs de la sphère idéologique Bolloré, et acheter activement les titres d’autrices racisées publiées dans le même groupe.
Le principe qui traverse tout : l’alternative n’est jamais juste achète ailleurs. C’est achète en faveur de quelqu’un de précis. Chaque euro dépensé est un regard situé en action.
Un mot sur Substack
En 2023, Chris Best, fondateur de Substack, a refusé de modérer les contenus nazis et haineux sur la plateforme au nom de la liberté d’expression. Des centaines de créateurs ont quitté la plateforme à ce moment-là. La controverse a été documentée.
Je suis toujours là. Pas par indifférence. Parce que les alternatives sont moins puissantes pour toucher les gens que je veux toucher, et que me déplacer sur une plateforme moins visible revient encore une fois à me punir moi pour les choix d’un fondateur blanc qui n’a aucune raison de se soucier de ce que ça me coûte.
C’est ça aussi le regard situé appliqué à ma propre situation. Je cherche activement une alternative. Et pendant ce temps c’est moi, créatrice racisée, qui dois faire ce travail. Pas lui.
C’est un choix contraint, conscient, nommé.
Pour finir
Le regard situé est un muscle. Et comme tous les muscles, il se développe à l’usage.
La prochaine fois que tu regardes un film présenté comme féministe qui ne mentionne pas l’intersectionnalité, tu sais ce qui manque et pourquoi. La prochaine fois que tu vois un appel au boycott, tu te demandes sur qui tombe ce geste avant de le relayer. La prochaine fois que tu entres dans un restaurant qui dit s’inspirer d’une culture sans que personne de cette culture n’en tire profit, tu vois le mécanisme.
Et surtout. La prochaine fois que tu partages le contenu de quelqu’un, que tu achètes un livre, que tu t’abonnes à une création, tu sais que c’est un acte. Pas un geste neutre. Un regard situé en mouvement.
Résistez. Vraiment, résistez. Mais résistez intelligemment. En faveur des personnes concernées, pas à leur détriment. Achetez les livres des autrices racisées. Partagez leurs publications. Allez à leurs événements. Là vous êtes utiles. Là vous êtes alliés.
Parce qu’un allié qui se trompe de cible et fait porter les conséquences aux personnes qu’il prétend défendre, franchement, on s’en passerait bien.
J’espère que cette réflexion vous aura été utile. Si ce n’est pas le cas, n’hésitez pas à m’écrire pour me le dire. D’autres contenus sont disponibles dans les lettres et épisodes précédents et d’autres arrivent. Don raison de plus pour me donner votre avis 😉. Et en attendant, un commentaire, un like ou un repartage aide ce contenu à toucher autant de monde que possible. Nous ne serons jamais trop d’allié.es 🙏🏾
Prenez soin de vous,
Mahuna
Plus de contenus sur ces sujets
le post d’Isis Labeau Caberia expliquant sa position et revenant sur la complexité du monde de l’édition et l’hypocrise des soit-disants alliés
* lien 1 : d’autres questions à se poser pour appliquer le regard situé
* lien 2 : représentation, diversité et invisibilisation dans l’édition
* lien 3 : la littérature est politique
* lien 4 : notion de regard situé et responsabilité en écriture
* lien 5 : l’édition pour les personnes racisés
Sources complètes
Donna Haraway, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, Feminist Studies, vol. 14, n°3, 1988.
Patricia Hill Collins, Black Feminist Thought, Routledge, 1990.
Kimberlé Crenshaw, Demarginalizing the Intersection of Race and Sex, University of Chicago Legal Forum, 1989.
bell hooks, Black Looks: Race and Representation, South End Press, 1992.
Audre Lorde, Sister Outsider, Crossing Press, 1984.
Safiya Umoja Noble, Algorithms of Oppression, NYU Press, 2018.
The Atlantic, Substack Has a Nazi Problem, novembre 2023.
Mediapart, enquêtes sur la prise de contrôle du JDD et de Grasset par Bolloré, 2023.
CCFD-Terre Solidaire, rapport sur les activités africaines de Bolloré, 2018.
Sherpa, procédures judiciaires contre Bolloré Africa Logistics, disponibles sur sherpa-asso.org.
Get full access to La Voix des Mots - écriture, santé mentale et représentation at mahunapoesie.substack.com/subscribe - Hello ! J’espère que vous allez bien malgré la canicule. Enfin, aujourd’hui c’est un peu plus supportable. On est le 1er juin, mon mois préféré de l’année. Déjà parce que c’est le mois de mon anniversaire, et parce que c’est le mois qui introduit l’été. Les deux réunis font que c’est aussi le moment où je prends le temps de regarder ce qui a été fait, ce qu’il reste à faire, comment me projeter pour la suite.
S’il y a des Gémeaux parmi vous : manifestez-vous. On est apparemment le signe le plus adoré et le plus détesté en même temps, et à lire le contenu qui passe en ce moment j’arrive pas à décider si je suis une personne adorable ou totalement détestable 😂. Bref.
Beaucoup de sujets dans cet épisode, je vais les passer rapidement : les changements liés au CDI qui démarre cette semaine (dès le début), un update santé (06:30), les corrections édito de Comète (09:00), la couverture, la liste pour enfants (14:00), le guide diversité (19:10), et mes lectures du mois.
C’est parti pour le CDI
Je suis à une semaine de la reprise du salariat et j’ai l’impression de me préparer à un grand voyage. Depuis trois semaines j’essaye de tout faire en avance : produire du contenu, me mettre à jour sur mes lectures en cours, planifier ma vie d’autrice pour les sept prochains mois, remettre des routines en place, voir des amis et de la famille avant que le rythme change.
Le premier mois va être intense, c’est toujours comme ça quand on change d’emploi. Et surtout, même s’il y a des similitudes avec ce que je faisais avant, travailler dans la cybersécurité c’est une vraie reconversion, il y a énormément à apprendre. C’est ce que j’ai choisi, c’est ce que je voulais. Mais ça va être costaud au début.
Ah, et pendant que j’y suis : vous êtes les premiers à le savoir, je prépare un concours parce qu’on est 40 000 sur Instagram. C’est grâce à vous, clairement. Et pour moi, 40 000 personnes ça veut dire 40 000 personnes potentiellement conscientes de ce qui se passe autour de la représentation des personnes racisées et minorisées dans l’édition, qui luttent à leur échelle, qui diffusent ces messages autour d’elles. En tout cas j’espère que c’est ce que vous faites si vous êtes là. Parce qu’on ne peut pas juste lire des livres avec des personnages racisés tout en ayant les yeux fermés sur tout ce qui se passe à côté. Pour moi c’est de l’incohérence. Mais passons.
Santé : ce que je teste en ce moment
Les insomnies sont toujours là. J’ai fait des analyses, je suis en bas de l’échelle côté magnésium et fer, donc je me supplémente depuis peu. Ce n’est pas dangereux mais ça coûte rien d’essayer, et je vous en redirai un mot si ça change quelque chose : moins de maux de tête, moins de fatigue constante, plus de facilité à rester endormie.
J’ai aussi testé un bain flottaison chez Meizo à Paris. Je vous en parlerai en détail dans une prochaine newsletter mais c’était vraiment pas mal. Je me suis fait masser aussi, et j’ai un autre massage prévu cette semaine parce que j’ai encore des douleurs musculaires. L’objectif c’est de commencer ce CDI au mieux de ma forme, ou autant que faire se peut.
On est loin d’un équilibre stable en termes de santé physique, mentale et émotionnelle. Mais je mettais ça de côté depuis des années, donc forcément le retour de bâton est rude. Ça va prendre du temps. Je m’accroche.
Comète : 30 heures de corrections en un week-end
J’ai reçu les corrections édito de ma maison d’édition vendredi soir dernier, et j’ai passé tout le week-end dessus. À part mon passage au festival Brillance de l’association Tant que je serai noire le samedi, c’était corrections non-stop. J’ai compté : 30 heures. À un moment j’ai levé la tête en pensant qu’il était 21h, il était 1h du matin. C’est sûr que ça n’aide pas contre les insomnies. Mais j’avais besoin d’avancer vite pour ne pas me retrouver en retard avec tout ce qui arrive en même temps, et pour que mon éditrice et toute l’équipe restent dans les temps.
J’ai appris des choses sur ma manière d’écrire au passage. Je ferai un épisode dédié une fois les corrections vraiment terminées, mais voilà ce que j’ai noté à chaud.
Je ne suis apparemment pas quelqu’un de drôle 🤣. En tout cas je ne sais pas écrire des scènes désopilantes. Je m’en doutais un peu, et c’est plus une question d’humour qui ne passe pas à l’écrit si on n’a pas le référentiel. Ce n’est clairement pas le coeur du roman, Dieu merci. Mais c’était intéressant à constater.
L’autre chose : j’ai tendance à écrire des contradictions. À dire quelque chose et son contraire juste après, comme s’il y avait deux voix dans ma tête qui ont chacune besoin de s’exprimer. Ce n’est pas normal d’écrire comme ça, il y a quelque chose à travailler là-dedans. Ça fait d’ailleurs écho à quelque chose qui se passe aussi à l’oral : il m’arrive d’utiliser des mots qui ont un sens totalement opposé à ce que je veux dire, et je m’en rends compte au moment où le mot sort. J’avais fait une vidéo sur Instagram là-dessus. Mais sur le plan de l’écriture, je pense que le travail se fera plutôt lors des réécritures futures, pas pendant le premier jet. Au moins maintenant je sais.
Et la couverture : pour celles et ceux qui sont dans le canal VIP (vous pouvez le rejoindre depuis votre téléphone) vous savez déjà. Elle est tellement belle. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant, mais si vous avez vu les moodboards de Comète, on est dans les tons bleus et dans les flammes. Voilà, c’est tout ce que je peux vous dire.
La liste pour enfants prend forme
Ça va prendre du temps, c’est acté. Mais voilà où j’en suis.
Le travail de Sarah Ghelam est votre point de départ en attendant. Son essai donne des clés de lecture pour identifier les livres sûrs pour vous et pour vos enfants, et tout ce qui est valable pour vos enfants l’est aussi pour vous en termes de conscience de représentation. Toute la collection de la maison d’édition On ne compte pas pour du beurre est à lire, à étudier, à recommander. Sarah Ghelam a aussi une newsletter où elle continue de parler de livres qu’elle identifie, n’hésitez pas à vous y abonner.
De mon côté, je vais me concentrer sur l’auto-édition, justement parce que Sarah s’est focalisée sur l’édition traditionnelle jusqu’à 2023. Et l’auto-édition est doublement invisibilisée : déjà parce qu’elle est souvent perçue comme une sous-catégorie médiocre de l’édition, et parce que les personnes racisées qui y publient le font souvent parce que les maisons d’édition leur ferment la porte, quand le manuscrit est de qualité et que la ligne éditoriale est cohérente. Donc il faut aussi regarder de ce côté-là.
Pour le format : j’avais pensé à un PDF ou un e-book mais le problème c’est que vous n’auriez pas accès à ce qui sort après. Et pour moi l’idée n’est pas de vous donner une liste figée, c’est de vous permettre de rester conscients en continu de ce qui existe, parce que vos enfants vont grandir et leurs besoins vont évoluer. Donc ce que j’ai fait pour l’instant : j’ai regroupé les livres pour enfants que j’ai lus sur une page de mon site internet, avec aussi toutes mes lectures de cette année. Je n’ai pas encore tout mis, et il y a des choses que j’ai lues depuis que je suis sur cette terre et qui ne sont plus dans ma bibliothèque, donc je ne peux pas tout lister. Mais l’idée c’est que chaque mois je vous dise si la page a été mise à jour. Le lien est ici.
Le guide diversité
Je travaille dessus dans un coin de ma tête, c’est-à-dire que ça tourne en permanence, que je prends des notes, et que tout ce que je partage sur Instagram vient nourrir cette réflexion. Pareil pour la liste enfants.
Je ne sais pas encore sous quel format vous proposer ça. Beaucoup d’entre vous ont rempli le formulaire que j’avais mis en ligne pour recueillir vos besoins. Ce que je sais, c’est que je veux que ce soit quelque chose d’évolutif, pas figé dans le temps, parce que la représentation dans l’édition évolue ( et les dingueries qui vont avec) et ce n’est pas en prenant une formation à un instant T qu’on comprend toute la complexité du sujet.
J’ai trois interventions qui arrivent dans les semaines et mois prochains, et les préparer va m’aider à voir les choses plus clairement sur la manière dont je veux vous proposer ça. En attendant, le contenu est déjà là : sur Instagram, dans les newsletters précédentes, dans le podcast, et dans les bibliographies que j’ai partagées. Parce que pour moi ça passe d’abord par la lecture. Vouloir écrire des personnes racisées sans lire de livres écrits par des personnes racisées, ça n’a pas de sens.
Je l’appelle encore « guide diversité » pour l’instant mais ça ne sera pas ça. Vous m’avez comprise 😉.
Ce que j’ai lu ce mois-ci
Les chroniques détaillées sont sur mon compte Instagram dans les stories à la une, et sur mes profils Babelio et Goodreads.
Fantasy de Johan Kavege : une BD à double entrée qui m’a broyé le coeur. Les illustrations sont magnifiques, les corps, les couleurs, les traits, les variations, tout. Je l’ai relue trois fois juste pour prendre le temps de regarder les pages. Si un jour je travaille sur un roman graphique ou de la fantasy heroïque, je pense que je solliciterai cet illustrateur. La BD se lit de gauche à droite ou de droite à gauche, avec une héroïne différente selon l’entrée choisie. Elles se croisent à un moment. Je n’en dis pas plus.
If You Stayed de Brittany C. Cherry : il y a deux personnages racisés dans cette romance, mais on aurait presque pu les remplacer par deux personnes blanches sans que ça change grand-chose à l’histoire. Il n’y a pas vraiment d’impact du fait qu’elles soient racisées dans la narration ou dans la représentation. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux de ce côté-là, et je suis plus sensible à ça depuis un moment. Cela dit, l’autrice est racisée, j’ai bien aimé la romance, le développement des personnages, le fait que ce ne soit pas focalisé que sur le sexe et que quand il y a des scènes intimes ça soit justifié et bien amené. La plume est claire et fluide sur des thématiques assez lourdes : violences conjugales, santé mentale, deuil. Pas de redondance dans les descriptions. Les décisions des personnages ont du sens même si on a parfois l’impression qu’ils se laissent un peu porter par l’intrigue.
J’ai aussi lu une dystopie, Fable to the End of the World, publié chez Slalom, qui n’est pas écrite par une personne racisée et ne contient pas vraiment de personnages racisés. Ce n’est clairement pas un exemple de représentation. Mais le roman est intéressant, notamment sur la manière d’écrire des personnages qu’on peut détester tout en les rendant attachants. Je garde ça en tête pour un autre de mes romans.
Voilà pour ce mois-ci. Si vous avez des sujets sur lesquels vous souhaiteriez que je revienne, dites-le moi. Profitez du début de l’été, hydratez-vous, et à très vite.
Mahuna,
PS : j’ai mis en place une abonnement payant pour la newsletter mais les articles sont toujours disponibles. L’abonnement vous permet surtout de me soutenir si l’envie vous dit !
Get full access to La Voix des Mots - écriture, santé mentale et représentation at mahunapoesie.substack.com/subscribe - Hello, j’espère que vous allez bien.
J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, et elle a un impact direct sur tous les projets en cours : le guide diversité, le listing d’ouvrages non problématiques avec des personnages racisés à destination des bébés et des enfants. Je vais essayer d’être aussi succincte que possible, mais ça me semblait important que vous compreniez pourquoi certaines choses vont prendre plus de temps que prévu.
Cette grande nouvelle, c’est que j’ai trouvé un CDI 🚀✨.
Deux ans sans
La dernière fois que j’étais en CDI, c’était en mai 2024. Ça s’est terminé de manière profondément humiliante, une trahison de la part de mon employeur, je ne vais pas rentrer dans les détails maintenant. Disons que c’était la goutte d’eau. Nouveau burn-out. Nouvelle remise en question de mes compétences, malgré deux masters. Ces deux dernières années sur le plan du salariat, c’était pas facile.
Pourquoi est-ce que j’ai voulu y retourner quand même ? Parce que la vie d’autrice ne paie pas les factures. Je suis auto-éditée depuis fin 2020 début 2021, et bientôt publiée en novembre 2026. Mais ce n’est pas grâce à la vente de mes 2500 recueils de poésie contemporaine (qui sont maintenant disponibles à la commande partout en librairies) que je peux payer mes factures. C’est un chiffre plus que correct au regard du fait que la poésie reste un segment niche, mais ça ne paie pas les factures, bref.
La vie d’autrice en France, dans la France de Macron, c’est pas le métier qui paie les factures. Un auteur, une autrice, gagne en moyenne un à deux euros par livre vendu, ça dépend des formats, ça dépend d’un tas de choses. Et une minorité infime d’autrices en France arrive à vivre de son écriture aujourd’hui. Je ne fais clairement pas partie de cette minorité. Si je vis aujourd’hui, si je ne suis pas à la rue, c’est grâce à mes économies. C’est tout.
Pourquoi ce CDI change tout
J’ai galéré à le trouver depuis décembre, malgré plusieurs masters, malgré des formations supplémentaires. Mais c’est pas ça le sujet de cet épisode.
Ce qui compte, c’est ce que ça change. Ce CDI va me permettre de vivre ma vie d’autrice sans la pression financière. Ça ne veut pas dire que ne j’espère pas vendre mes livres, faut pas croire 😌. Mais depuis 2020, j’ai vu comment mon anxiété s’est développée, comment d’autres symptômes physiques, émotionnels, mentaux ont émergé liés à cette pression. Vouloir vivre de ma vie d’autrice, c’est pas la bonne stratégie pour moi, pas aujourd’hui. Ce que je veux, c’est un contexte qui me permet de tester des choses, de me tromper, d’échouer, de tester des projets, des partenariats, des formats, sans que tout ça soit conditionné à ma survie financière.
En contrepartie, ça veut dire beaucoup moins de temps disponible. Mon CDI commence le 1er juin.
Où en sont les projets
Pour Comète : j’ai envoyé la dernière version du manuscrit à mon éditrice, j’attends maintenant les vraies corrections éditoriales sur l’intégralité du roman. Si vous voulez le détail de tout ce qui a précédé, l’épisode 108 est le plus concret sur le sujet.
Pour Sonate : c’est pas à l’ordre du jour. Mon éditrice l’a lu, on attend d’avancer sur Comète avant d’y revenir.
Pour Plumes : c’est différent. J’ai rajouté un personnage supplémentaire, ce qui nécessite que je lise les chapitres déjà écrits tout en en ajoutant d’autres. Je n’avais jamais procédé comme ça, c’est challengeant et assez étrange. J’essaye de hacker mon cerveau sur ce point sans trop le bousiller. Mon objectif : terminer Plumes avant le 1er juin, pour pouvoir le laisser reposer 4 à 6 semaines avant une réécriture complète.
Le guide diversité et le listing de livres sûrs à destination des bébés et des enfants racisés : je vais trouver du temps sur mes week-ends, mais ces projets ne vont pas arriver tout de suite dans vos mains. Je n’ai pas envie de sortir quelque chose sous la pression. Ce sont des choses importantes, et pour qu’elles soient bien faites, il faut du temps.
Sur les désabonnements
Il y a des personnes qui se sont désabonnées ces derniers mois parce que le guide et le listing ne sortaient pas assez vite. C’est ok, je comprends qu’on ait besoin de certaines choses rapidement.
Mais je veux quand même dire ça clairement : si le but c’est d’écrire des personnages racisés et qu’on n’est pas capable d’attendre d’avoir des outils pour le faire correctement, c’est qu’au fond cette volonté était juste décorative. Et c’est exactement ce contre quoi je lutte. Chacun fait comme il le sent, je ne peux empêcher personne d’écrire des personnages racisés alors qu’on ne l’est pas. Mais il faut être responsable de ce qu’on véhicule et de ce qu’on transmet. Ça rejoint d’ailleurs la dernière vidéo que j’ai faite sur la représentation des personnages non-blancs dans la littérature jeunesse, basée sur le livre de Sarah Ghelam.
Ce qui change dans la newsletter
Quelques ajustements à vous annoncer.
La newsletter va (re)devenir mensuelle. Une newsletter par mois, peut-être même tous les mois et demi, deux mois. Dans le monde dans lequel on vit où la création de contenu est tellement assommante, je pense que c’est largement suffisant.
J’y ajoute désormais mes chroniques de lectures : jusqu’ici elles étaient uniquement disponibles sur Instagram, Babelio, Goodreads, etc. Maintenant vous les retrouverez aussi ici.
Et j’y ajouterai aussi une petite rubrique santé. Pas tous les mois forcément, parce que l’objectif c’est pas de courrir ou de vous étouffer avec trop de contenu. Mais depuis septembre, les problèmes de sommeil, l’endométriose, la santé émotionnelle se sont accentués, et je vais essayer de vous partager ce que je mets en place pour ne pas exploser en plein vol. Je me dis que je ne suis pas la seule à mener plusieurs projets de front, être salariée, être autrice, gérer d’autres casquettes au quotidien. Ça peut peut-être vous être utile. Je vais par exemple tester le magnésium en ce moment pour les insomnies, je vous en redirai plus quand j’aurai quelque chose à dire.
En passant
Pour les écrivains et écrivaines parmi vous : la nouvelle session de la Formation LICARES ferme ses portes ce dimanche 3 mai. S’il y en a parmi vous que ça intéresse, les infos sont disponibles. Et pourquoi j’en parle ? Parce que depuis 2021 je partage en transparence ce qui m’a concrètement aidée à écrire des recueils, à écrire des romans, à trouver une agence littéraire, à être publiée. Ça passe entre autres par ces formations que j’ai testées, la formation LICARES, Mirata Edito, les Mots raturés. Ça ne veut pas dire qu’on est obligé de passer par là. Il y a plein de chemins pour arriver à écrire et publier un roman. Mais je ne me vois pas dire que tout est venu du ciel par la volonté du Saint-Esprit quand on me demande comment j’ai fait (et on me le demande régulièrement 😉).
C’est tout pour aujourd’hui ! Prenez soin de vous en ce mois de mai, j’espère que vous aurez l’occasion de profiter des jours fériés☀️. À très vite !
Mahuna
Get full access to La Voix des Mots - écriture, santé mentale et représentation at mahunapoesie.substack.com/subscribe - Ça faisait longtemps que vous n'aviez pas entendu parler de moi côté podcast. On est en avril, et j'ai passé les trois premiers mois de l'année à terminer les corrections de Comète. Mais avant d'aller plus loin, j'ai trois nouvelles à vous annoncer, parce que je sais que certain·e·s d'entre vous ne vont pas tout lire jusqu'au bout, et je suis quand même sympa.
Sonate et Plumes sont sous contrat d’édition !
Oui. Les deux.
Sonate a disparu de Wattpad il y a quelques semaines. C’était annoncé : je ne pouvais le partager que parce qu’il n’était pas encore sous contrat. Et maintenant il l’est. Plumes aussi. Ce qui veut dire que j’ai écrit et signé trois romans en un an.
Je pose ça là, pour la Mahuna du futur qui doutera et qui se dira que les choses sont compliquées.
Pour celles et ceux qui arrivent : Comète est le tome central. Sonate est le préquel, ce qui se passe avant. Plumes est la suite. On peut les lire dans n’importe quel ordre, mais ils sortiront ainsi : Comète en novembre 2026, Sonate en 2027, Plumes en 2028. Je ne vous dis pas encore chez qui ils sont signés, sinon ce ne serait pas drôle. Mais si ça vous intéresse que je partage les trois moodboards ensemble, dites-le moi.
Je serai au Festival du Livre de Paris !
Troisième nouvelle : je serai au Salon du Livre de Paris, pas en tant que lectrice, pas encore en tant qu’autrice de Comète puisqu’il n’est pas sorti, mais en tant qu’autrice tout de même, avec mes deux recueils de poésie.
Et surtout, je ferai partie d’une table ronde autour de la question « Quelles places pour les autrices noires ? » Je co-animerai cette table ronde avec Jamila, la co-autrice de Wash Day (dont j’ai fait une chronique sur Instagram, je vous la partage). Et j’ai embarqué avec moi Déli d’Overbookées pour modérer, parce que je ne voyais personne de plus qualifiée compte tenu du sujet et de l’expérience de Déli, et parce que je savais que je serais en confiance.
Je trouve que se poser cette question-là, à travers mon expérience côté français et celle de Jamila côté américain, c’est déjà quelque chose. Peut-être le début de quelque chose.
Rendez-vous le samedi 18 avril à 18h au Grand Palais. Toutes les infos sont sur mon Instagram et sur le site du Festival du Livre de Paris. Et si vous venez, j’aurai quelques exemplaires de mes recueils avec moi.
Comment Comète est arrivé à une V6
On m’a posé la question, donc je réponds : non, ça n’a pas dénaturé mon travail. Voilà comment on arrive à six versions.
J’ai commencé à écrire Comète en février-mars 2024, avec des alpha-lecteurices qui lisaient les chapitres au fur et à mesure. Ensuite j’ai laissé reposer, je suis revenue dessus : V2. Après les retours des bêta-lecteurices : V3. Puis j’ai rencontré mon agence littéraire, qui m’a donné des retours pour optimiser le manuscrit avant les envois : V4.
Ensuite j’ai rencontré Capucine, mon éditrice. Elle m’a demandé de choisir : Young Adult pour aller chez Solleyre, ou adulte pour aller chez Eyrolles roman. J’ai choisi le Young Adult, j’ai fait une V5, et je lui ai envoyée. Elle a travaillé sur les 50 premières pages, et ces 50 pages ont révélé qu’on devait d’abord se mettre d’accord sur la vision du roman, sur ce que je voulais dire, avant d’aller plus loin. Ça n’avait aucun sens de corriger la suite sans avoir réglé ça.
Donc V6.
Ce que cette V6 m’a demandé
C’est la partie compliquée à expliquer sans vous révéler l’intrigue, alors je vais faire de mon mieux.
Réécrire cette V6, ça m’a demandé de jouer en partie ma propre sensitivity reader. De me questionner sur mes biais, de faire un pas de côté, en sachant que je ne les ai probablement pas tous les identifiés. Ça m’a demandé de travailler sur les imaginaires qu’on attribue aux personnages racisés, sur leurs émotions, leur profession, leur position dans l’histoire, pour que mon intention soit lisible sans que j’aie besoin d’être là pour l’expliquer.
Parce que c’est ça, la différence avec un essai : dans un roman, pas de notes de bas de page. Le lecteur ou la lectrice reçoit le texte seul·e, dans son propre contexte, et ce contexte influence tout. J’essaie quand même de négocier une note d’attention au début ou à la fin du roman, mais dans les faits, il faut que les choix parlent d’eux-mêmes.
C’était angoissant. Ça ressemblait à refaire un premier jet, avec tout ce que ça implique quand les choses ne sont pas encore claires. J’ai procrastiné, j’y allais à reculons. Et en même temps, ça m’a appris quelque chose sur la manière de transmettre aussi clairement que possible mes intentions, en tenant compte du fait que je ne serai pas là quand quelqu’un ouvrira ce roman.
Ce que ça a fait à ma santé mentale
Je pensais à ce roman la nuit. Pas que Comète crée les insomnies, j’ai tendance à en faire de toute façon, mais il s’y invitait. La peur de graver quelque chose d’immuable, de me dire dans quelques années « mais pourquoi t’as écrit ça comme ça ? », ça m’a paralysée un moment.
Et puis à un moment je me suis dit : tant que j’essaye de faire du mieux que je peux au moment où je le fais, c’est déjà pas mal. Arrêter de cogiter. Agir au moment voulu, pas avant.
Ce que je vois aussi, c’est la progression. Six versions de ce roman. Le travail préparatoire, les prémices de l’idée (elle-même sortie de cinq autres idées). Tout ce chemin est là, même si le résultat en librairie n’est pas encore visible.
La suite
Comète sort en novembre 2026. La date exacte, je ne la connais pas encore, et dès que je la saurai je vous la partagerai. D’ici là, il reste sept mois pendant lesquels Capucine va travailler sur l’intégralité du roman, et on va commencer ce travail ensemble. Puis viendra la promotion, et je commencerai à vous en dire plus sur les personnages, les thématiques, l’univers.
Pour les coulisses de tout ça au quotidien, mon canal VIP sur Instagram (pour y accéder, cliquer depuis votre téléphone) est là pour ça. Pas de spoil, juste plus de backstage sur ma vie d’autrice autour de Comète.
Sonate en est à sa V2. Plumes est entre une V1 et une V1,5 : j’ai décidé d’ajouter un personnage, ce qui nécessite des changements conséquents, et j’attendais les retours de mon éditrice avant de me lancer. J’espère que tout ce que j’ai appris sur Comète va me servir pour la suite. Après tout, c’était mon premier roman.
À bientôt, et prenez soin de vous.
Mahuna
P.S. : Si vous voulez retrouver mes chroniques de lectures directement dans la newsletter, dites-le moi. Je les mets déjà sur Goodreads et Babelio, ce serait juste une question de les partager ici aussi.
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La Voix des Mots est un podcast et une newsletter dans lesquels je vous partage mes réflexions, mon quotidien, et mes romans. Je suis Mahuna Vigam (alias Mahuna Poésie), poétesse, romancière, podcasteuse et animatrice d’ateliers d’écriture créatifs et émotionnels. Ici on parlera donc écriture, lecture, bien-être et édition car je vous partagerai aussi ma vie d’autrice.
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