« Le 3 mars 1951, un homme qui pourrait déjà être à la retraite reçoit deux jeunes gens à déjeuner dans sa suite à l’hôtel du Crillon à Paris. Ce vieil homme, que les années n’ont pas encore flétri, rêve de revanche depuis qu’il a terminé le manuscrit de son dernier roman, son grand roman, le plus long, le plus ambitieux, le plus personnel aussi. Cette reconquête littéraire, il y songe depuis sept ans au moins.
Le 09 septembre 1944, il a été aligné, non contre un mur et devant un fusil comme Robert Brasillach quelques mois plus tard, mais aux côtés de onze autres écrivains coupables de collaboration sur une page du journal Les lettres françaises. Les tous premiers hommes à être accusés par le Comité national des écrivains, qui seront bientôt rejoints par 84 autres puis par 61 autres, portant leur nombre à plus de 150.
Mais cette liste noire, en 1951, après la loi d’amnistie du 5 janvier, c’est déjà de l’histoire ancienne. Il n’est plus question pour le vieil homme du Crillon de ruminer. Il n’est pas loin de se sentir Napoléon. Comme lui, il va revenir de son exil à l’île d’Elbe. Il n’a plus qu’à rassembler ses troupes et renverser la dictature existentialiste, absurde et nihiliste, des lettres françaises ; l’empire des belles, des souples lettres dont il était un des plus grands généraux durant l’entre-deux guerres pourra alors revivre et s’étendre dans tout le pays.
Alors, pour propager la rumeur de son retour, lui qui n’a pas été banni au milieu de la méditerranée mais au bord du lac Léman, à Vevey, en Suisse, il fait entrer les deux jeunes personnes qu’il a invité dans sa suite, les fait s’assoir et commence à leur parler de son nouveau roman, son grand roman de pénitence, qui paraîtra dans trois mois en France et en Espagne. Il en a eu la révélation en contemplant les œuvres de Goya à l’académie San Fernando en Andalousie, et notamment la Procession des pénitents… »
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