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  • Groenland, la tentation américaine

    11/1/2026

    Donald Trump et ses conseillers en sécurité nationale mènent des discussions actives sur une acquisition du Groenland, a déclaré ce mercredi 7 janvier la Maison Blanche. Le Groenland, territoire semi-autonome intégré au royaume du Danemark, est au cœur des ambitions américaines, l’île du cercle polaire n’est plus une périphérie glacée. Réchauffement climatique oblige, le Groenland devient un espace de circulation structuré par trois routes maritimes polaires. Une au nord-est contrôlée par les Russes, une autre à l'ouest entre Groenland et Canada. Et enfin la Transpolar Sea Route (TSR) qui, du détroit de Béring rejoint l'Atlantique en passant par le nord du Groenland. Et outre les États-Unis, la Russie et la Chine entendent bien y planter le drapeau, souligne Mikaa Blugeon-Mered, enseignant à l'école de guerre à Paris : « Une militarisation russe qui, de fait, depuis quinze ans, arrive à des niveaux significatifs. Et l'autre, c'est la question chinoise, bien sûr, puisque la Chine arrive, été après été, à faire des premières de navigation sous-marine, sous banquise, qui permettent effectivement aujourd'hui à la Chine d'acquérir une compétence en Arctique qu'elle n'avait pas du tout et qu'elle pourrait tout à fait commencer à exploiter d'un point de vue stratégique dans les années qui viennent ». À lire aussiPourquoi la fonte des glaces du Groenland menace l'humanité (et ferait les affaires de Trump)? Une chasse gardée américaine Pour les États-Unis, le Groenland a toujours été perçu comme une chasse gardée, un territoire stratégique. Déjà pendant la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre froide et depuis les traités de 1951, Washington est même le garant de sa sécurité. L'armée américaine y possède encore une base à Pituffik, anciennement Thulé, au nord-ouest de l'île. « Cette base de Pituffik », dit Mikaa Blugeon-Mered, « a été mise sous le commandement de la Space Force, c'est-à-dire de l'armée spatiale des États-Unis, créée il y a quelques années. L'objectif de Pituffik aujourd'hui, c'est de servir de relais entre l'infrastructure au sol et les infrastructures spatiales au sens des satellites, notamment des satellites d'observation militaire, des satellites de renseignement électronique ou de renseignement optique qui déchargent leurs données à Pituffik, données qui sont ensuite exploitées ailleurs ». Un bras de fer autour des ressources naturelles Le Groenland, stratégique sur l'échiquier militaire, l'est tout autant pour ses ressources de zinc, de graphite, de cuivre, de lithium, des terres rares. Grand comme quatre fois la France, le Groenland abrite dans ses sous-sols un immense trésor attisant les convoitises de tous les compétiteurs, y compris des Européens. « La Chine, l’Europe et les États-Unis sont en compétition pour les mêmes ressources du Groenland. Parce que si effectivement le Groenland est stratégique pour les États-Unis, pour la défense, la tech, l'intelligence artificielle, c'est pareil pour nous. Que ce soit sur le molybdène, que ce soit sur les terres rares, que ce soit potentiellement pour l'uranium à long terme, que ce soit même pour du sable, on a les mêmes enjeux de compétition. Le deuxième élément important, c'est la question de l'architecture de sécurité transatlantique. Le Groenland fait partie de l'Otan parce que c'est encore un territoire d'outre-mer du Danemark. Et donc le sujet qu'il y a ici au Groenland, c'est que si effectivement les Américains débarquent au Groenland avec leurs gros sabots, est-ce que ça fera exploser l'Otan ? A priori, on peut dire que la réponse est potentiellement oui ».   L’Otan en ébullition Les États-Unis vont-ils faire du Groenland une île forteresse, au nez et à la barbe des Danois, quitte à déstabiliser l'architecture de sécurité ? La réaction des Européens, pointe Mikaa Blugeon-Mered, n'a en tout cas pas tardé : « Ce qui est intéressant d'observer depuis le matin du lundi 5 janvier, ça a été la réaction coordonnée au plus haut niveau par rapport aux déclarations de Donald Trump post affaire Maduro au Venezuela, de dire, voilà, tous les pays nordiques par la voix de leur Premier ministre et les pays de la Baltique également, ce qu'on appelle le NB8, le Nordic Baltic 8. Ils ont tous réagi de manière concertée et de manière coordonnée pour dire que s'il se passe quelque chose, on ne va pas laisser le Groenland tomber. Ces huit États voient très bien ce qui pourrait se passer si Donald Trump prenait le Groenland par la force. Vladimir Poutine pourrait se dire que c'est le blanc-seing pour faire exactement la même chose, pas juste en Ukraine, mais notamment sur les États baltes. Et ça, c'est ce qui a provoqué a priori cette réponse concertée, avec encore une fois un haut degré de coordination sur le volet défense, on va défendre le Groenland si les Américains viennent ! Et ça, c'est une rupture stratégique absolument fondamentale, mais qui se joue sous les radars ». La décision américaine de faire main basse sur le Groenland interviendra dans quelques jours, à la fin du mois de janvier, a précisé Donald Trump. À lire aussiPourquoi Donald Trump s'intéresse au Groenland

  • Le char de combat, pierre angulaire du combat de haute intensité

    04/1/2026

    En Ukraine, malgré la transparence du champ de bataille et la guerre de position, les chars de combat demeurent la pierre angulaire des combats de haute intensité. Mais désormais de nouveaux rôles sont assignés aux blindés indique une étude menée par Léo Péria-Peigné, chercheur à l’Ifri. Les chiffres sont vertigineux et rappellent que le char de combat demeure un matériel hautement consommable. Depuis le début de l’invasion, l’armée russe en a perdu plus de 4 000, elle a même été contrainte pour étoffer ses rangs, de remettre en route d’antiques T-62. En 2025, les pertes se réduisent, pointe Léo Péria-Peigné, tout simplement car sur le front, les chars se font discrets, « On les voit moins. Tout simplement parce que vous avez à faire, au tout début de la guerre, à deux armées pour lesquelles le char était vraiment le pion de base. Ils en avaient énormément, ils l'utilisaient énormément. Ils apparaissent moins aujourd'hui, car le nombre de chars a effectivement été réduit par des pertes qui sont importantes et une industrie qui n'arrive pas à suivre. Néanmoins, il serait faux de penser qu'on ne les voit plus. Ils ont toujours une utilité. On en a par exemple beaucoup vu à Koursk. Quand le champ de bataille change et qu'on passe d'une guerre de position qui est très défavorable aux chars à cause des drones, à une guerre de mouvement où là le char redevient indispensable ». Les chars comme transport de troupes En 2025, si la moitié des chars détruits l’a été par des drones, la machine n’est pas pour autant devenue obsolète, ses missions en revanche ont évolué et plusieurs tendances se dégagent : « L'usage du char pour une mission d'abord antichar, il est extrêmement limité. Il est extrêmement rare. Les rencontres chars contre chars sont en fait très rares. Et de ce que disent les Ukrainiens eux-mêmes, ils disposent maintenant de bien suffisamment d'autres armes pour les détruire. Ce qui fait qu'ils n'ont pas besoin d'un outil aussi spécialisé qu'un char spécialisé en antichar. Le char va être utilisé pour d'autres choses. Il va être utilisé pour des assauts. Il va être utilisé pour des missions de tir indirect, comme une sorte de palliatif à l'artillerie. Il va être utilisé aussi pour beaucoup de missions comme du déminage, du dépannage et aussi du transport, plutôt du côté russe pour le coup, avec une transformation des chars qui parfois n'ont plus de tourelle, ou un canon qui est inopérant, en transport de troupes surblindé. Les fameux chars tortue qui ont un air qui peut paraître un petit peu ridicule au premier abord, mais le fait qu'on en voit depuis maintenant plus d'un an et que leurs apparitions se multiplient montrent qu'ils ont une pertinence sur le champ de bataille, ils ont une utilité. Les Ukrainiens eux même disant que ces véhicules sont tellement durs à détruire, qu’il faut 50 ou 60 drones et donc le temps de déployer 50 ou 60 drones pour les immobiliser, ça leur donne une vraie utilité en transport de troupes ». La Russie ne retrouvera jamais le niveau de stocks de chars de la guerre froide Très résilient, le char de bataille est aussi une plateforme très adaptable, doté d’une grande mobilité et d’une importante puissance de feu, mais il est disponible en faible quantité. Les stocks colossaux de l’ex-Union soviétique appartiennent au passé, souligne Léo Péria-Peigné, « Il y a une chose qu'il faut vraiment avoir en tête, c'est que la Russie ne retournera jamais au niveau de stock qu'elle avait avant la guerre. Elle a vraiment consommé dans la guerre en Ukraine son pain blanc, qui étaient les stocks soviétiques et qui étaient énormes. Aujourd'hui, on estime qu'elle produit entre 150 et 250 chars vraiment neufs par an. C'est très important. C'est bien plus que ce qu'on produit en Europe. Néanmoins, ça rend difficile de reconstituer des stocks. On voit aussi qu'il y a une idée de relance de la production de chars plus anciens, comme le T-80, alors qu'aujourd'hui, il n'y a que le T-90 dans sa dernière version qui est produit. Mais à côté de ça, des programmes plus futuristes, plus ambitieux comme le T-14 Armata qui avait été présenté en 2015, ont l'air d'avoir été purement et simplement suspendus pour une durée indéterminée, en expliquant qu'ils sont trop chers, trop complexes pour être produits en masse. Or, la Russie garde un besoin de masse, elle a fait son choix dans l'arbitrage entre quantité et qualité. Ce qui fait que ces réflexions-là, elles doivent aussi nous interroger sur notre propre rapport à l'innovation et au changement de génération dans nos plateformes ». Alors qu’il était en déclin depuis la fin de la guerre froide, on assiste à un regain d’investissement dans ce segment en Europe. Le char de combat, solidement taillé pour la guerre de haute intensité, est aussi l’apanage des grandes puissances militaires, c’est bien simple : toutes les armées en veulent résume Léo Péria-Peigné. À lire aussiL’importante attrition des chars de combat ukrainiens

  • La dissuasion nucléaire russe à l’épreuve de la guerre en Ukraine

    28/12/2025

    Dès le lancement de son « opération militaire spéciale » (SVO) contre l’Ukraine, le 24 février 2022, le Kremlin, qui dispose de l’un des plus vastes arsenaux nucléaires au monde, a adopté des mesures de dissuasion agressives et une rhétorique résolument menaçante. Décryptage d’un possible emploi de l’arme nucléaire par Moscou, avec Dimitri Minic, chercheur à l’Institut français des Relations internationales (Ifri). [Rediffusion] RFI : Dès les premiers jours de la guerre, Moscou adopte une rhétorique nucléaire agressive. Quelle est sa stratégie ? Dimitri Minic : Le 24 février 2022, sa stratégie, c'est de prendre Kiev en quelques heures et au pire quelques jours, et de soumettre politiquement l'Ukraine. Quand Vladimir Poutine fait son discours sur l'opération militaire spéciale le 24 février, qui annonce son déclenchement, il fait une allusion à un emploi possible de l'arme nucléaire, face à ceux qui voudraient s'impliquer directement dans ce conflit pour aider l'Ukraine. Ce qui, au fond, a permis à la Russie d'éviter effectivement une escalade de la guerre locale en guerre régionale, impliquant d'autres pays, d'autres puissances, mais qui n'a pas suffi non seulement à dissuader effectivement l'Ukraine de résister, mais surtout qui n'a pas permis d'éviter le début d'un flux d'aide militaire à l'Ukraine. Et par ailleurs, ces menaces nucléaires russes n'ont pas permis d'empêcher l'instauration de sanctions économiques très importantes de l'Occident contre la Russie. Donc, c'est un succès relatif de la stratégie nucléaire russe, mais qui, en réalité, ne permet pas à la Russie d'isoler l'Ukraine de l'Occident, ce qui était son principal objectif. Mais il y a quand même une véritable inquiétude qui plane en Occident, puisque le nucléaire tactique fait partie de l'arsenal russe. Le nucléaire a été étendu à la guerre conventionnelle, en quelque sorte ? Oui, absolument. En fait, à la chute de l'Union soviétique, les élites militaires russes héritent d'une doctrine de non-emploi en premier. Et progressivement, elles se rendent compte que la théorie de la dissuasion et ses mécanismes étaient peu développés par rapport à ce qui existait en Occident. Dans les années 90, vous avez une grande période d'élaboration conceptuelle, de théorisation qui conduit l'armée russe, au plan théorique et doctrinal, à effectivement étendre la dissuasion nucléaire aux guerres conventionnelles de toute ampleur, locales, régionales et à grande échelle. Il y a un emploi possible de l'arme nucléaire, un emploi démonstratif, limité, censé mettre fin aux combats dans des conditions favorables à la Russie. On aurait pu se dire, puisque l'opération militaire spéciale est un échec pour la Russie, il est possible que ces concepts soient appliqués. Mais en réalité, cette doctrine exigerait des conditions qui ne sont pas du tout réunies dans la guerre en Ukraine. Pour que Moscou prenne des mesures de dissuasion nucléaire très claires, il faudrait par exemple un transfert des têtes nucléaires depuis les entrepôts centraux vers les unités, vers les bases. Un transfert démonstratif médiatisé qui montrerait que la Russie commence à penser sérieusement à employer l'arme nucléaire ou un essai nucléaire réel, ou d'autres types de mesures qui montreraient qu'elle a vraiment la volonté de le faire. Mais il faudrait qu'elle se trouve dans des conditions extrêmement graves. Il faudrait qu'elle soit en passe de perdre de manière irrémédiable face à un ennemi conventionnel, aidé par des États d'ailleurs dotés de l'arme nucléaire, qui non seulement aient envie de conquérir des territoires russes ou bien aient envie de changer le régime russe. À lire aussiRussie: Vladimir Poutine annonce une révision de la doctrine nucléaire et menace les Occidentaux On le voit au début de la guerre, les Américains vont sonder les Russes afin de savoir dans quelles conditions ils pourraient utiliser l'arme nucléaire. Absolument. Et à l'époque, Valeri Guerassimov répond qu'il y a trois conditions : l'utilisation d'armes de destruction massive contre la Russie, une volonté, une tentative de changer le régime, une déstabilisation profonde du régime provoqué par un État étranger. Et la troisième condition serait des pertes catastrophiques sur le champ de bataille. Et c'est intéressant parce que, à l'époque, à l'automne 2022, la Russie subit des pertes et surtout des revers militaires importants en Ukraine, dans le Donbass. Valeri Guerassimov, à ce moment-là, en évoquant ces trois conditions, abuse de son interlocuteur parce qu'il est évident que la Russie aurait pu compenser ses pertes assez rapidement et qu'elle a de telles réserves matérielles et humaines qu'il est très peu probable qu'elle recourt au nucléaire dans ce type de conditions loin d'être inacceptable ou en tout cas catastrophique pour elle. Vous identifiez trois failles théoriques et pratiques révélées par cette guerre en Ukraine de la doctrine nucléaire russe. Et l'une d'elles, c'est la limite de la dissuasion stratégique conventionnelle, avec les fameux missiles Kalibr,  Kinjal, dont l’usage n’a pas produit l’effet escompté… Non, non, ça n'a pas fonctionné. Effectivement, la Russie débute la guerre en Ukraine avec une conception de la dissuasion qui est une conception très agressive, offensive, mais surtout inter-domaines. C'est à dire que la Russie ne conçoit pas la dissuasion comme quelque chose d'exclusivement nucléaire. La dissuasion russe concerne à la fois les domaines non militaires et subversifs, le domaine conventionnel, donc les forces conventionnelles et les armes conventionnelles et les forces nucléaires. Donc, la Russie n'a pas une vision exclusivement défensive de la dissuasion. Car, pour le dire rapidement, la Russie ne conçoit sa sécurité qu'à travers l’insécurité de ses voisins. Donc, cette situation stratégique échoue effectivement à trois niveaux. C’est d’abord l’échec du concept de contournement, pour permettre à l'État russe de gagner une guerre avant la guerre. En fait, il n'était pas question de déclencher une guerre à grande échelle, de longue durée et très meurtrière, mais plutôt de soumettre l'ennemi sans combat, ou en tout cas sans combat de grande ampleur. C'est aussi un échec des moyens et des méthodes psychologiques ou informationnelles, comme disent les Russes, puisqu'ils pensaient les Ukrainiens et les élites ukrainiennes complètement soumises, rendues apathiques par la Russie et ses manœuvres. Ça n'a pas été le cas. Ils pensaient que les Occidentaux avaient été anesthésiés par cette pratique psychologique ou informationnelle, qui vise non seulement à modifier la psyché des individus et des sociétés, mais en fait à transformer les individus et la société. Et donc surtout, ce que j'observe dans cette étude, c'est que la phase conventionnelle, a subi un échec important. Pourquoi : parce que les élites militaires russes et les élites politiques russes ont surestimé pendant 35 ans l'efficacité de ces moyens conventionnels. Parmi ces moyens conventionnels, effectivement, on a d'abord les forces générales, les exercices, les déploiements de forces aux frontières. Bon, ça n'a pas produit l'effet désiré. Ça n'a pas forcé l'Ukraine à capituler. Mais surtout, les armes modernes duales, donc, qui peuvent être à la fois équipées soit d'une tête nucléaire, soit d'une tête conventionnelle. Ces armes, le Kinjal, le Kalibr, l’Iskander, ont été utilisées sur le champ de bataille. On se rappelle le Kinjal, une arme hypersonique utilisée à un moment qui était censé être décisif pour la Russie, puisque c'était le moment des premières négociations entre l'Ukraine et la Russie en mars 2022, au moment où les Ukrainiens sont très réticents à accepter un accord très favorable à la Russie. Et la Russie emploie dans l'intervalle, au moment de ces discussions ultimes, le Kinjal sur le champ de bataille. C’était sa première utilisation opérationnelle, puis un deuxième deux jours plus tard, avant de se retirer du nord et de l'est de l'Ukraine. L'utilisation de ces missiles conventionnels confirmait en fait des vulnérabilités qui étaient identifiées par les militaires russes depuis les années 90 ! Il faut bien comprendre que la défense antimissile présente en Ukraine, d'origine occidentale notamment, a été efficace et a plutôt montré la surestimation que les élites militaires, russes et politiques russes avaient de l'efficacité de l'emploi de ces missiles contre des cibles stratégiques comme des bases aériennes, etc. Non seulement en termes d'ampleur, de nombre indispensable pour détruire une cible stratégique, mais en plus la vulnérabilité des vecteurs. On voit bien que la Russie a fait face à un ISR, c'est à dire un renseignement occidental qui a été puissant et efficace. Cette double vulnérabilité, à la fois la difficulté à détruire des cibles stratégiques avec ces missiles modernes et en même temps la difficulté à protéger leur plateforme de lancement, ça tend à remettre en question, même partiellement, cette stratégie de frappes nucléaires limitées dont je parlais tout à l'heure, avec un missile unique. Donc, on voit bien que d'un point de vue technique, c'est un affaiblissement. Et les excès rhétoriques de Dmitri Medvedev (vice-président du Conseil de Sécurité de Russie au discours violemment anti-occidental, NDLR), de Ramzan Kadyrov (président de la République de Tchétchénie, un proche de Vladimir Poutine, NDLR) également, ont abîmé la dissuasion nucléaire russe ? À force de crier au loup et à menacer d'hiver nucléaire, l'Occident, ça ne prend plus ? Absolument. Parce que la Russie, dès qu'elle entre dans le conflit, produit une rhétorique nucléaire extrêmement agressive, mais dans les faits, les mesures qu'elle prend concrètement pour accompagner cette rhétorique nucléaire sont très modérées. Donc, vous avez un décalage très fort entre ce que la Russie dit, et ce que la Russie fait vraiment. Ça n'est pas une nouveauté en Russie. Sur quoi s'appuie cette pratique, ce décalage ? Il est dû à une culture stratégique, c'est à dire que la Russie considère que l'Occident est faible, lâche et déliquescent et qu'il est sensible aux menaces, qu'il a peur du nucléaire et qu'il cédera en réalité. Ils estiment qu'une frappe nucléaire unique, démonstrative, limitée sur le théâtre, obligera, forcera finalement les Occidentaux à rentrer chez eux et à demander pardon. Ils ne sont pas vraiment revenus de ça. Effectivement, ce décalage au bout d'un moment pose un problème. Vous ne pouvez pas hurler dans tous les médias que vous avez au moins dix lignes rouges et ne rien faire. Des officiers supérieurs généraux de l'armée russe ont expliqué en 2023-2024, ils ont eu un mot que je trouve très drôle, « Les lignes rouges russes ont rougi de honte », ajoutant « Les Occidentaux nous ont devancés de 8 à 10 pas dans l'escalade et nous, on les regarde ». Dans l'armée russe, il y a une forme d'incompréhension de l'attitude de la Russie. C'est à dire qu’ils sont tous d'accord pour maintenir cette rhétorique agressive, mais ils veulent qu’elle soit accompagnée de mesures pratiques, concrètes. Donc ce décalage a affaibli la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe et ça a conduit les Occidentaux à poursuivre leur aide à l’Ukraine et même à l'intensifier. Aujourd’hui, la dissuasion nucléaire russe commence à s'adapter en entreprenant des actions beaucoup plus concrètes. On a évidemment la décision de transférer des armes nucléaires tactiques en Biélorussie. On a beaucoup d'autres actions de ce type. Il y a aussi la publication de la nouvelle doctrine nucléaire russe en novembre 2024, qui est une mesure de dissuasion en réalité. Il faut bien le comprendre, ça aussi. RFI : Et quel est le nouveau message adressé à l'Ouest, à l'Europe et à l'OTAN ? C'est de faire des démonstrations de force sérieuses. Un général russe important propose de rejouer le scénario cubain (crise des missiles de Cuba 1962, NDLR). Donc il y a une volonté de faire une démonstration claire de la force militaire nucléaire. Et à chaque fois qu'une ligne rouge est franchie, d’avoir une réponse nucléaire ou conventionnelle. Les militaires russes pensent aussi que les réponses conventionnelles doivent être beaucoup plus violentes, beaucoup plus fortes. Et cette dissuasion conventionnelle, en fait, ils en ont fait la démonstration avec le tir de missiles balistiques à portée intermédiaire. Ce tir d’Orechnik (Le 9M729-Orechnik, littéralement « noisetier », est un missile balistique russe à portée intermédiaire, NDLR) fait suite à la publication de la nouvelle doctrine nucléaire, qui elle-même s'inscrit dans ce que la Russie perçoit en 2024 comme une logique d'escalade continue. C’est aussi une réponse au discours d'Emmanuel Macron sur de possibles troupes au sol en Ukraine. Et n'oubliez pas, le plus important, en 2024 commence la levée de toutes les interdictions de l’administration Biden sur l'utilisation par l'Ukraine d'armes de fabrication américaine, non seulement à la frontière russe, mais en fait progressivement sur tout le territoire russe. Puis une autre séquence s'ouvre puisque Donald Trump arrive au pouvoir. À lire aussiRoyaume-Uni: les bonnes intentions envers l'Ukraine lors de la «coalition des volontaires» RFI : Qu'est-ce que change l'arrivée de Donald Trump pour la dissuasion nucléaire russe ? On a l'impression d'avoir changé de monde parce qu'avec l'ancienne administration, vous aviez une escalade très maîtrisée à laquelle la Russie a eu beaucoup de mal à répondre parce que tout est venu de façon séquencée. Envisager l'utilisation de l'arme nucléaire en cas de menace à l'existence même de l'État russe, ça devenait complètement obsolète pour ses officiers supérieurs et généraux. Parce que cette doctrine nous montre aussi que la Russie a peur que ses tentatives d'agression contre ses voisins suscitent l'aide de pays dotés d'armes nucléaires. En fait, elle a peur que le scénario ukrainien se reproduise. Et donc cette nouvelle doctrine est censée couvrir ces scénarios aussi. Elle élargit les conditions d'emploi et elle abaisse le seuil déclaré d'emploi de l'arme nucléaire. RFI : L’élection de Donald Trump a-t-elle permis de faire baisser la tension ? Plus tôt. Ça très clairement, c'est à dire que Trump et son indifférence relative à l'Ukraine et à l'Europe y participe, la collusion idéologique qui existe entre la Russie et les États-Unis aujourd'hui, le peu d'intérêt qu'il a pour l'Otan et l'Europe orientale le permette. Ce qui ne veut pas dire que la rhétorique agressive de la Russie s'arrête. Au contraire, on voit bien que la rhétorique nucléaire agressive de la Russie se déclenche dès que le président américain envisage sérieusement, en tout cas rhétoriquement, de fournir des armes offensives et à longue portée à l'Ukraine. Ce qui s'éloigne, c'est la perspective d'un emploi. Il était déjà très faible depuis le début de la guerre en Ukraine. Avec l'élection de Donald Trump, il est encore plus faible. Donc autant dire, très peu probable. En revanche, les ambiguïtés de Washington, les hésitations de l'Europe à l'égard de la défense du continent, à l'égard de la défense de l'Ukraine, alimentent l'agressivité de la Russie. Et donc ça augmente la probabilité d’actions déstabilisatrices conventionnelles russes. À lire aussiLa pérennisation de l'aide à l'Ukraine au menu d'un nouveau sommet européen à Bruxelles

  • Ce que disent les graffitis des soldats russes en Ukraine

    21/12/2025

    C’est un aspect du conflit ukrainien encore peu documenté. Les soldats russes, depuis bientôt quatre ans de guerre, ont multiplié les graffitis sur les murs des zones occupées. Wall Evidence, un collectif basé à Kiev, répertorie et classe les photos de ces graffitis, comme des pièces à conviction. [Rediffusion] À ce jour, le collectif Wall Evidence a compilé près de 800 graffitis. Paul Dza, photographe à l’agence Sipa, participe à ce projet initié dès les premiers jours de la guerre, juste après les massacres de Boutcha. « Au milieu des débris, au milieu des appartements pillés et saccagés, on retrouve des messages, détaille-t-il. Ça peut être des messages qui sont adressés à la population ukrainienne. On retrouve par exemple, dans des appartements où les habitants ont été assassinés, des messages ironiques s'excusant pour le vacarme, s'excusant pour les dégâts qui ont été laissés. On retrouve des messages, par exemple, qui disent que l'Ukraine n'est pas un vrai pays. Il y a [aussi] des supermarchés dont les noms ukrainiens ont été barrés pour être remplacés par des noms russes. » Des graffitis comme outil de revendication Des graffitis omniprésents du Donbass au nord, à la région de Kherson au sud. « On imagine les soldats russes laisser des graffitis, poursuit Paul Dza. Pas dans un moment où l'assaut est en cours. Pas dans un moment où les combats font rage. C'est dans des moments d'entre-deux, des moments de latence, des moments d'attente, d'ennui. On les imagine en train de faire des graffitis en se disant "bon, il faut que je puisse dire à mes proches, à mon village, à ma région, que ce grand projet d'invasion de l'Ukraine, il faut que je le revendique". Donc, ils vont mettre la date, ils vont mettre la région d'où ils viennent. Et très souvent, ils sont pris en photo par les soldats russes et partagés sur des réseaux sociaux comme Telegram ». Un intérêt juridique et militaire Ces documents, accessibles aux chercheurs, éclairent sur le positionnement des unités russes et la temporalité du conflit. Grand reportageEst de l’Ukraine, lâcher du terrain ou combattre jusqu’au bout ? Et ceux retrouvés dans des lieux de tortures viennent aussi nourrir les dossiers des procureurs. Mais les graffitis russes, souligne Paul Dza, ont aussi un intérêt militaire : « Une unité qui va laisser beaucoup de graffitis - avec des noms, avec des pseudos, avec les villes d'origine - ce sont des informations tactiques qui sont utiles pour les soldats ukrainiens, qui vont en déduire que c'est une unité peu spécialisée, qui laisse beaucoup de traces, qui n'est pas discrète dans son avancée. »  « À l'inverse, continue le photographe, des soldats qui vont laisser de l'humour, des graffitis qui prennent énormément de temps à être faits comme des poèmes, des extraits de romans entiers qu'on peut retrouver parfois sur certains murs de zones occupées, les soldats ukrainiens peuvent en déduire qu'ils ont face à eux des soldats russes très confiants, sûrement expérimentés, et qui prennent le temps de laisser des graffitis élaborés sans pour autant donner d'informations tactiques. » Une plongée dans la tête des soldats russes Tag, signatures, les soldats russes laissent également sur les murs de nombreux dessins, indique Paul Dza : « Des dessins font des références à la Grande Guerre patriotique, et certains mettent en parallèle l'invasion de l'Ukraine avec la Seconde Guerre mondiale. On retrouve des étoiles rouges, on retrouve des faucilles et marteaux. On retrouve parfois des dessins avec des références à la culture pop, avec des références à des mangas. On peut retrouver des représentations plus élaborées comme des dessins de soldats représentés à échelle humaine. On retrouve par exemple des espèces d'envolées lyriques ou les soldats russes s'inspirent ou modifient les paroles d'une chanson, modifient le texte d'un poème qui parle de la mort, qui parle de la fin qui approche, mais que le but, le grand combat dans lequel ils sont lancés, continuera malgré leur perte. » Information brute, les graffitis offrent une plongée dans la tête des soldats russes, véritables reflets de la dynamique d’une armée d’occupation.

  • Ukraine: le récit glaçant d’un soldat ukrainien au contact de la «kill zone» de Pokrovsk

    14/12/2025

    Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré jeudi que les États-Unis continuaient de demander d'importantes concessions de la part de son pays dans les négociations pour mettre fin à la guerre avec la Russie, dont le retrait de ses troupes du Donbass. Or, c'est dans la région de Donetsk, où se déroulent l'essentiel des combats, que la défense ukrainienne repose sur la ceinture fortifiée. Un dispositif militaire sans équivalent. De Sloviansk, au nord, à Prokovsk, au sud, sur une centaine de kilomètres s'étend la ceinture fortifiée de l'oblast de Donetsk. Ce n'est ni une ligne Maginot, ni un mur de l'Atlantique fait de béton et d'acier. La ceinture fortifiée est avant tout une « kill zone ». Une ligne de front parfaitement transparente, sur dix kilomètres de profondeur, décrit Dmytro Kushnir, caporal au sein de la Rubizh Brigade de la garde nationale ukrainienne. Une ceinture déployée à Pokrovsk : « Pour faire un assaut, pour avancer, il faut traverser cette zone, détaille le militaire. Tout ce qui s'y trouve risque d'être attaqué et abattu. Vous avez des drones de surveillance qui sont tout le temps en l'air, tout le temps. Dans les postes de commandement, vous avez des streams en ligne, donc les commandants voient en temps réel ce qui se passe sur toute la zone de leur responsabilité. Ils voient tout. Tout ce qui bouge est ciblé. Dès qu'il y a un char qui sort son nez, tous les pilotes de drones disent: "Je le prends ! Je le prends !" C'est une espèce d'émulation qui se met en route. Les mecs, ils se bousculent pour abattre le char en question. » Le crépuscule des drones Il y a des drones équipés de caméras pour le jour, d'autres pour la nuit. Le seul moment où les infiltrations sont donc possibles dans la kill zone, c’est dans l’entre deux, entre « chien et loup ». « Les crépuscules, c'est la période où on change les drones, et c'est le moment qu'on utilise souvent pour passer, notamment les Russes, poursuit Dmytro Kushnir. Ensuite, les conditions météorologiques peuvent jouer aussi leur rôle, par exemple le brouillard. Il y a eu une période d'une dizaine de jours, deux semaines sur notre zone de responsabilité à Pokrovsk, avec des brouillards extrêmement épais, ce qui a permis aux Russes d'avancer d'ailleurs, parce que le drone dans le brouillard, il ne voit pas. La pluie aussi, ça n'aide pas. Des vents forts, ça n'aide pas. Les drones sont omniprésents, oui, mais il y a quand même des limites parfois à leur utilisation. » La « kill zone », un jeu vidéo meurtrier Au sein de la brigade d’intervention rapide d’infanterie Rubizh, il y a un bataillon de dronistes, armés de FPV, pour First personnal viewer, des drones kamikazes pilotés avec des masques. Ces dronistes sont la pierre angulaire de la ceinture fortifiée et ce sont tous des geeks, sourit Dmytro Kushnir. « Les meilleurs dronistes en Ukraine, ce sont des jeunes qui sont toujours des fans de jeux vidéo. D'ailleurs, j'ai des amis comme ça. J'ai un très bon ami qui était fan de jeux vidéo, aujourd'hui il est au front, il est droniste et il adore ça. C'est une sorte de jeu aussi, mais c'est un jeu meurtrier. Et, aujourd'hui, les gens qui maîtrisent le mieux les drones étaient tous très bons en jeux vidéo. » La transparence de la « kill zone » contraint les forces qui la défendent à être ravitaillées par drones également Des quadricoptères bombardiers sont utilisés pour la logistique, lestés de sacs de dix kilos, mais encore faut-il échapper aux brouillages électromagnétiques, insiste le caporal Kushnir : « Il y a toute une variété de systèmes de guerre électronique qui ont été développés. Les systèmes personnels, mais aussi des systèmes qui peuvent occuper toute une zone sur la ligne de front. De gros systèmes. La question, ce sont les fréquences. Il faut connaître les bonnes. Et après vous avez des drones, par contre à fibre optique, qui prennent de plus en plus de place dans le combat. Ces drones sont vraiment dangereux parce que justement ils n'ont pas peur du brouillage. Ils sont très bons contre les cibles statiques, par exemple, comme des bâtiments. Par contre, ils ne sont pas assez efficaces contre les cibles mobiles. » Avant d'être soldat, Dmytro Kushnir était, dès 2014, secouriste auprès des forces ukrainiennes. Il a donc connu la guerre, sans, puis désormais avec les drones. Des drones dont l'omniprésence limite les combats rapprochés, et constituent l'armature de la ceinture fortifiée de l'oblast de Donetsk. À lire aussiFortifications sur 2 000 kilomètres, drones, l'Ukraine se prépare à une guerre longue

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Dans un système globalisé, où les menaces prennent des formes de plus en plus variées, la chronique de Franck Alexandre vous plonge chaque semaine, au cœur des enjeux et des problématiques de défense et de sécurité du XXIème siècle. Les acteurs d’un monde militaire en mutation et les meilleurs observateurs des questions de Défense répondent à Franck Alexandre tous les dimanches matins dans sa chronique.
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