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L'Épopée des musiques noires

L'Épopée des musiques noires
Dernier épisode

79 épisodes

  • Hommage à Abdullah Ibrahim

    20/06/2026
    Tout au long de sa vie, le pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim a cherché la sérénité. Son enfance bousculée par un apartheid cruel guidera son développement artistique et personnel vers une quête de liberté irrépressible. Les plus fins musicologues ont souvent tenté de décrire sa musicalité, pétrie de swing américain, de lyrisme européen et de traditions africaines ancestrales, mais la vérité était ailleurs. Elle s’exprimait à chacune de ses prestations, sur l’instant, car vivre intensément le présent était un acte de résilience.
    S’agissait-il d’une forme d’activisme ? Abdullah Ibrahim préférait s’en remettre à la spiritualité de la musique. Trouver la paix intérieure supposait une discipline et une introspection que ses doigts sur le piano révélaient constamment. « Le processus créatif est quelque chose qui est souvent mal compris. Dans les traditions africaines, faire de la musique, c’est être en communication avec soi-même et avec l’univers. Sur le continent africain, nous ne définissons pas ce que nous faisons. D’autres s’en chargent éhontément et décrètent que nous jouons du jazz, de la musique classique ou de la musique africaine. Soyons clairs, les peuples d’Afrique ne jouent pas de la musique « africaine » ! Ils jouent de la musique ! Les Japonais ne font pas de la musique « japonaise », ils font de la musique ! On pose beaucoup trop d’étiquettes sur les différentes formes d’expression planétaires. Dans les traditions africaines, il y a les musiques que l’on interprète en public et d’autres formes musicales que vous n’entendrez jamais car elles nous sont très personnelles. Comment voulez-vous qualifier ces types de musique-là ? Ce sont vos maîtres, vos guides, qui insufflent en vous cet univers sonore spirituel. Pour moi, il n’y a qu’un son, tout le reste n’est qu’un écho. Par conséquent, quoi que vous jouiez, et même si vous pensez être profondément inspirés par Debussy, Ravel ou Chopin, vous n’êtes qu’un étudiant. J’ai personnellement passé beaucoup de temps durant ma jeunesse à travailler sur ce que l’on appelle « L’American songbook », c’est-à-dire la musique populaire américaine. Je connaissais même, par cœur, les paroles des chansons. J’écoutais aussi les pianistes de boogie boogie et un pianiste jazz nommé Herbie Nichols. De plus, j’avais à ma disposition toute la culture sud-africaine et toutes les formes d’expression régionales de mon pays, y compris les langues locales. Je me suis nourri de toute cette diversité mais je restais un étudiant ». (Abdullah Ibrahim au micro de Joe Farmer - janvier 2022)
    L’humilité confondante avec laquelle Abdullah Ibrahim évoquait son apprentissage perpétuel n’avait d’égale que sa maestria. Encensé à l’échelle planétaire, il conservait pourtant cette attitude modeste certainement héritée d’une culture sud-africaine enracinée dans son être tout entier. Contemporain des grandes légendes du jazz, il n’en tirait aucune gloire et préférait laisser les commentateurs hisser sa notoriété au rang de ses homologues. « Rencontrer Ellington a la même importance que le fait de vous rencontrer car, dans les traditions africaines, un personnage comme Duke Ellington n’est pas, à nos yeux, un… Américain. Il est plutôt perçu comme un vieil homme sage, le chef du village en quelque sorte à qui l’on s’adresse lorsque l’on a un problème. Billy Strayhorn et Duke Ellington, sans oublier Thelonious Monk, sont les chefs du village. Nous ne nous intéressons pas aux nationalités des gens que nous rencontrons. Cela fait 65 ans que j’étudie les arts martiaux traditionnels japonais et j’ai compris que les nationalités n’ont pas d’importance car le son est une vibration universelle. Il faut rester humble et accepter l’anonymat. Je vous dis cela car lorsque vous écoutez la musique de John Coltrane, de Duke Ellington et, surtout, quand vous les rencontrez, vous réalisez qu’ils ne parlent pas de musique. J’étais terrifié à l’idée de converser avec des personnalités dotées d’un tel savoir mais j’avais tort. Quand j’ai rencontré Thelonious Monk pour la première fois, je lui ai dit : « Merci de nous avoir inspiré ! ». Il m’a observé quelques instants avec ce regard étrange et m’a répondu : « Vous êtes le premier à me tenir de tels propos ». J’ai alors réalisé que tout ce que l’on disait de Monk, toutes les critiques concernant son jeu si particulier, sa personnalité iconoclaste, n’étaient pas fondées. Lorsque je vivais en Afrique du Sud, j’avais perçu sans préjugés la maestria et l’identité de ce pianiste. La musique ne doit pas être un art compliqué. Ce doit être une forme d’expression accessible même pour un enfant. Ce sont nous, les adultes, qui compliquons les choses ». (Abdullah Ibrahim dans « L’épopée des Musiques Noires » sur RFI)
    Abdullah Ibrahim est parti discrètement le 15 juin 2026 à l’âge de 91 ans. L’écho de sa disparition sera certainement beaucoup plus bruyant qu’il ne l’aurait souhaité. Sachons nous souvenir dans un silence respectueux de sa virtuosité délicate quand il laissait simplement parler son âme.
     
    Titres diffusés cette semaine :
    - « Excursions » par Abdullah Ibrahim extrait de Cape Town Flowers
    - « In Tempo » par Abdullah Ibrahim extrait de Solotude
    - « Once upon a midnight » par Abdullah Ibrahim extrait de Solotude
    - « Signal on the hill » par Abdullah Ibrahim extrait de Solotude
    - « Thaba Bhosigo » par Abdullah Ibrahim extrait de African Magic.
  • Que serait Earth Wind & Fire sans Maurice White?

    13/06/2026
    Écrire une biographie du groupe de funk américain « Earth Wind & Fire » est un sacré challenge car le rôle prégnant de son fondateur occupe nécessairement une place centrale du récit. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré Belkacem Meziane, conférencier et auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux musiques populaires afro-américaines. 10 ans après la disparition de Maurice White, il évoque pour nous une épopée beaucoup moins lisse qu’il n’y paraît…
    Si l’on connaît aujourd’hui les grands classiques du groupe Earth, Wind & Fire, « Let’s groove », « Fantasy », « September », « Shining Star » ou « Boogie Wonderland », il serait peu courtois de réduire cette formation historique à ces quelques standards incontournables. Derrière les ritournelles scintillantes de cet orchestre légendaire, originaire de Chicago, il y a la ténacité d’un homme qui, curieusement, ne cherchait pas initialement le feu des projecteurs. Maurice White, disparu le 4 février 2016 à 74 ans, fut l’artisan méticuleux d’un succès qui le dépassera certainement. Batteur, compositeur, chanteur, producteur, il bâtira pas à pas un édifice artistique et financier redoutablement efficace.
    Lorsque le groupe Earth Wind & Fire voit le jour au tournant des années 70, le mouvement psychédélique transforme l’univers sonore dans lequel évolue une jeunesse américaine de plus en plus attachée au respect des valeurs humaines. L’art en général, et la musique en particulier, épousent cette idéologie naïvement progressiste. La créativité débridée des artistes accompagne les revendications sociales et l’utopie d’un monde plus juste. Le guitariste Al McKay se souvient de l’humeur du groupe à cette période précise : « Nous étions un groupe "Peace and Love". Notre message était simple : essayons de vivre ensemble dans l'harmonie. Nous voulions juste produire une musique qui touche le cœur de nos fans. Nous cherchions la paix intérieure et, en aucun cas, la rébellion. Nous n'appelions pas au meurtre, au saccage, à la violence. Moi, je voulais que le monde entier ne fasse plus qu'un. Je voulais que nous nous comprenions tous. Je ne comprenais pas que l'on puisse blesser son prochain, spirituellement, politiquement ou physiquement. Donc, je le répète, nous étions un groupe "Peace and Love". Ça peut paraître un peu puéril et désuet aujourd'hui mais c'était notre credo ». (Al McKay au micro de Joe Farmer)
    À partir de 1975, le répertoire d’Earth Wind & Fire évolue. La production, les arrangements, la musicalité plus pop, l’intention générationnelle, touchent une plus large audience. Le groupe ne s’adresse plus seulement au public afro-américain. Les choix de Maurice White font mouche et installent durablement son orchestre dans un environnement musical en vogue. Les concerts se multiplient, les foules grossissent, les tournées visent l’enjeu international. Le temps de la renommée est venu et consolidera la réputation funk d’un big band imparable. Plus de 50 ans après sa naissance, Earth Wind & Fire reste le marqueur indélébile d’une époque insouciante et d’une incontestable matrice musicale. Belkacem Meziane plonge dans la bande son de nos souvenirs que son livre biographique ravive avec force et une pointe de nostalgie.
    ⇒ Earth wind and fire, aux éditions Le mot et le reste
    ⇒ Site internet Earth wind and fire
    ⇒ Vidéo Earth wind and fire sur HBO max.
    Titres diffusés cette semaine :
    - « Shining Star » par Earth Wind & Fire extrait de That’s the way of the world (1975)
    - « Remember the children » par Earth Wind & Fire extrait de Last days and time (1972)
    - « Mighty Mighty » par Earth Wind & Fire extrait de Open your eyes (1974)
    - « Getaway » par Earth Wind & Fire extrait de Live in Rio (1980).
  • Hervé Celcal et Tilo Bertholo, un duo pimenté !

    06/06/2026
    Il faut croire que l’association d’un pianiste et d’un batteur nourrit l’inspiration des instrumentistes d’aujourd’hui. Après l’album LeNo du duo Leonardo Montana/Arnaud Dolmen, paru en 2024, le pianiste Hervé Celcal dialogue à son tour avec un batteur de grand talent, l’incroyable Tilo Bertholo. Le fruit de cette conversation mélodieusement percussive s’appelle Ti Piman et sera présenté au public parisien le 10 juin 2026 au Sunset-Sunside.
    Lorsqu’on parle de patrimoine, on évoque souvent l’histoire, les traditions. La Martinique est un territoire dont on ressent à chaque instant la créolité ancestrale. La musique est certainement l’expression de cette essence métisse, mais il serait injuste de réduire la destinée d’une population ultramarine à ce seul idiome. Dans chacun de ses albums, Hervé Celcal soumet à notre curiosité des repères socio-culturels tout aussi vivaces et essentiels. La cuisine antillaise, par exemple, semble nourrir son inspiration. Déjà en 2018, son album Colombo jouait avec les saveurs d’un plat totémique. Ti Piman ajoute une pincée d’épices à son répertoire toujours plus goûtu. Qu’on ne s’y trompe cependant pas, l’intention n’est pas si anecdotique. Les piments qui relèvent la recette musicale du chef d’orchestre révèlent aussi des prises de position limpides.
    Dans un monde pétri de doutes, bousculé par des confrontations insensées, malmené par des gouvernances hasardeuses, Hervé Celcal oppose le sourire, la résistance joyeuse et l’espoir d’un avenir radieux. Ti Piman nous invite à goûter au sel de la vie. Avec son complice Tilo Bertholo, il donne du rythme à notre existence. Le Bèlè est évidemment au cœur de ce disque généreux mais le jazz américain et les harmonies classiques européennes mâtinent cette proposition artistique d’un swing universel irrésistible. Il faut dire que nos deux compères ont maintes fois prouvé leur excellence en magnifiant les œuvres de leurs contemporains. De Mario Canonge à Richard Payne, de Michel Alibo à Sly Johnson, de Ballou Canta à Caroline Faber, ils ont tous deux brillamment exercé leur art avec talent et humilité.
    Très sollicités, Hervé Celcal et Tilo Bertholo sont constamment sur la route. Les applaudir sur une même scène pour un projet commun est un petit événement dont il faudra savourer le lyrisme cadencé. Ce moment pimenté aura lieu à Paris, capitale de la gastronomie mondiale dont les effluves et les senteurs multicolores deviennent les ornementations d’une prestation très attendue. Rendez-vous le 10 juin 2026 au cœur de la ville lumière.
    ⇒ Hervé Celcal et Tilo Bertholo au Sunset Sunside
    ⇒ Le site d'Hervé Celcal
    ⇒ Facebook de Tilo Bertholo.
     
    Titres diffusés cette semaine :
    - « Smile » par Hervé Celcal et Tilo Bertholo extrait de Ti Piman
    - « Guèryé Guèryèz » par Hervé Celcal et Tilo Bertholo extrait de Ti Piman
    - « Nice Day » par Hervé Celcal et Tilo Bertholo extrait de Ti Piman
    - « Voilà » par Hervé Celcal et Tilo Bertholo extrait de Ti Piman.
  • Hommage à Sonny Rollins

    30/05/2026
    Le saxophoniste américain Sonny Rollins s’est éteint le 25 mai 2026 à l’âge de 95 ans. Dernier grand représentant d’une génération de créateurs uniques, il a épousé les soubresauts stylistiques du jazz sans trahir sa musicalité délicatement fougueuse héritée de ses illustres prédécesseurs, Coleman Hawkins et Lester Young. Son imposante prestance et sa liberté d’expression le hissent aujourd’hui au rang des légendes du siècle.
    Lorsque l’on interrogeait Sonny Rollins sur sa destinée, son humilité jaillissait comme un rempart à une notoriété qu’il ne voulait pas embrasser. Plongé dans une pratique intense de son art, il préférait dédier sa virtuosité au public qui l’acclamait. Un concert de Sonny Rollins était toujours une expérience inédite, une invitation à l’accompagner dans une transe sensorielle que ses balancements corporels frénétiques révélaient. Un solo de Sonny Rollins pouvait être incandescent, soyeux, frondeur, ensorcelant. De décennie en décennie, son jeu majestueusement redoutable a fasciné ses plus fervents admirateurs sans perdre sa pertinence et son originalité.
    Les révolutions musicales, les modes, les tendances, les idiomes furent ses alliés pour développer une identité constante et parfaitement lisible. Il y eut des moments de doute, de remise en question, de quête personnelle, mais ces instants de réflexion ne furent jamais des renoncements. Si l’année 1956 restera comme l’étape majeure d’une boulimie productive, elle ne doit pas éluder l’ensemble d’une aventure humaine hors normes. Sonny Rollins a traversé le temps avec aplomb en bravant les obstacles les uns après les autres. Longtemps, il crut à la force spirituelle de la musique dont les bienfaits devaient apaiser une planète en souffrance. Au crépuscule de sa vie, il reconnaissait que ce désir sincère n’était qu’un vœu pieux.
    Son regard sur le monde était tristement lucide. Dès 1958, à travers sa « Freedom Suite », il rappelait que le sort réservé aux Afro-Américains par une société profondément raciste était d’une patente absurdité : « L'Amérique est profondément enracinée dans la culture noire : son langage familier, son humour, sa musique. Quelle ironie que le Noir, qui plus que tout autre peut revendiquer la culture américaine comme la sienne, soit persécuté et réprimé ; que le Noir, qui a incarné l'humanité par son existence même, soit récompensé par l'inhumanité ». Derrière ces mots simples mais si puissants, une colère grondait. Son saxophone hurlait des notes que sa frustration ne pouvait réprimer.
    Comme tous les esprits vifs, Sonny Rollins ne cherchait pas à s’auto-célébrer. La nostalgie ne lui seyait guère. Trop de sombres nuages avaient déséquilibré sa quiétude. Alors, il regardait constamment vers l’avenir et montrait une vraie gourmandise pour les avancées technologiques qui devaient servir la musique. Il avait conscience de ne pouvoir assister aux transformations enthousiasmantes du XXIè siècle mais il faisait la promesse d’un futur plus radieux : « En dehors de ma passion pour le sax, je m’intéresse beaucoup au multimédia. Il y a là une révolution dans la manière de traiter le son qui se poursuivra bien après ma mort. Je souhaite seulement que l’essence du jazz parviendra à se frayer un chemin à travers toutes ces nouvelles sonorités. J'espère que, dans l'avenir, le pouvoir créatif de l'homme subsistera et sera aussi puissant en 2050 qu'aujourd'hui. Ce pouvoir intime est trop attaché à l'âme humaine pour disparaître. Je ne sais pas quelle forme cela prendra mais je suis certain que cette force, que chaque être humain a en lui, résistera, et ce, quel que soit le type de musique ». (Sonny Rollins au micro de Joe Farmer)
    Sonny Rollins nous coupait le souffle tant sa maestria impressionnait. Aujourd’hui, son âme nous souffle des mots de remerciements et de respect éternel.
    ⇒ Le site de Sonny Rollins.
    Programmation musicale :
    - « In a sentimental mood » par Sonny Rollins extrait de Road Shows - Vol 4 
    - « Saint Thomas » par Sonny Rollins extrait de Saxophone Colossus 
    - « Beef Stew » par Hal Singer extrait de Corn Bread – The Hal Singer Collection 1948–59 
    - « More than you know » par Sonny Rollins extrait de Moving out 
    - « Down » par Miles Davis (Feat. Sonny Rollins) extrait Miles Davis and Horns
    - « Almost like being in love » par Sonny Rollins extrait de Sonny Rollins with the MJQ 
    - « Pantajali » par Sonny Rollins extrait de Road Shows - Vol 3 
    - « Biji » par Sonny Rollins extrait de Milestone Profiles
    - « Global Warming » par Sonny Rollins extrait de Global Warming 
    - « The Moon of Manakoora » par Sonny Rollins extrait de Milestone Profiles
    - « Young Roy » par Sonny Rollins extrait de Here’s to the people 
    - « I wish I knew » par Sonny Rollins extrait de Here’s to the people 
    - « Now’s the time » par Sonny Rollins extrait de Now’s the time 
    - « Best Wishes » par Sonny Rollins extrait de Road Shows - Vol 1
    - « On green dolphin street » par Sonny Rollins extrait de On Impulse
    - « Solo » par Sonny Rollins extrait de Without a Song - The 9/11 concert
    - « Don’t stop the carnival » par Sonny Rollins extrait de Without a song - The 09/11 concert
    - « The night has a thousand eyes » par Sonny Rollins extrait de What’s new.
  • Miles Davis aurait eu 100 ans

    23/05/2026
    Le 26 mai 1926, le trompettiste américain Miles Davis voyait le jour. 100 ans plus tard, son aura continue d’inspirer ses héritiers et ses contemporains. Véritable caméléon, il avait su flairer les modes, les tendances, les volte-faces culturelles de son époque. Du Be Bop au Hip Hop, il fut de toutes les révolutions. Son épopée a été souvent contée mais certaines facettes du personnage restèrent confidentielles. Seuls ses proches connaissaient le vrai visage du maestro. Nous les écoutons cette semaine…
    En cette année 2026, nous entrons de plain-pied dans le centenaire du jazz. Certes, avant 1926, des musiciens de renom avaient déjà insufflé un swing particulier à la musique populaire afro-américaine, notamment Louis Armstrong, King Oliver ou Jelly Roll Morton, mais 1926 marque la naissance d’une génération d’instrumentistes qui marqueront le XXè siècle : Ray Brown, Randy Weston, Lou Donaldson, Jimmy Woode, Jimmy Heath, John Coltrane, etc. L’un des plus flamboyants, imprévisibles et intrépides, fut donc Miles Davis. Ce brillant trompettiste naquit à Alton dans l’Illinois aux États-Unis il y a 100 ans et devint la figure de proue d’un jazz libre qui, de décennie en décennie, défia les normes et les conventions.
    Dès les années 50, son audace surprend et interroge ses aînés. Le principal talent de Miles Davis est de réunir les virtuoses qui sauront magnifier son répertoire. Entouré de vraies personnalités, le maestro devance l’air du temps. Nombre de solistes lui doivent leur notoriété. Le pianiste Herbie Hancock reconnaît volontiers que son dialogue musical avec le chef d’orchestre a façonné ses propres choix artistiques. « Il eût une influence énorme sur moi et sur le groupe auquel j’ai participé de 1963 à 1968. Je pense que notre camaraderie a dirigé, même transformé, toute la musique que j’ai produite depuis. Il représente la base de ce que je suis aujourd’hui ! L’hommage que nous lui avions rendu, peu de temps après sa mort, avec Tony Williams, Wayne Shorter, Ron Carter et Wallace Roney, fut un moment très émouvant. Nous avions mis sur pied une tournée de 5 mois et demi, la plus longue de ma carrière, une tournée mondiale. Quel plaisir ce fut de jouer à nouveau avec ces musiciens fantastiques. Wallace Roney était le dernier arrivé, il prenait la place de Miles à la trompette. C’était comme une réunion d’anciens amis animés par la même complicité ». (Herbie Hancock au micro de Joe Farmer)
    À la fin des années 60, Miles Davis regarde déjà ailleurs. Une nouvelle décennie s’annonce, il sent le vent tourner, les goûts du public évoluer, le paysage musical se transformer. Le mouvement psychédélique s’affirme, le rock, le funk, la soul-music, deviennent des formes d’expression plus politiques. L’heure est à l’engagement citoyen. La jeunesse refuse le diktat des autorités alors que la guerre du Vietnam voit l’administration américaine s’embourber dans des combats sans fin. L’appel à la liberté et à la justice devient le maître mot et la musique en est l’écho vibrant. Miles Davis se lance alors dans des expérimentations sonores audacieuses aux limites du free jazz électrique et se noie simultanément dans des excès de substances prohibées et fort décapantes. À la fin des années 70, il décroche ! Sa santé accuse le coup de ce tourbillon créatif boosté par une consommation de produits illicites et très nocifs. Il disparaîtra pendant cinq ans, le temps de se requinquer et de retrouver le goût de l’inventivité. Au début des années 80, Miles Davis, remis de ses déboires personnels, défie les puristes du jazz en s’amusant avec le répertoire pop de ses contemporains. Il joue avec les œuvres des artistes en vogue, Michael Jackson, Cindy Lauper ou Tina Turner.
    Miles Davis fut l’un des plus aventureux virtuoses de « L’épopée des Musiques Noires ». Le 28 septembre 1991, il disparaît à l’âge de 65 ans. Le poète, auteur et pédagogue américain, Quincy Troupe, publie alors un ouvrage qui fera date. Miles & Me révélera l’intimité d’un personnage flamboyant qu’il eut le privilège de côtoyer suffisamment longtemps pour en dévoiler la part d’ombre. Les tractations furent intenses pour apaiser les réticences de la famille Davis, assez peu enthousiaste à l’idée de montrer un visage méconnu du grand artiste. « C’était une personne très secrète. En dehors de sa famille, rares sont ceux qui ont connu le vrai Miles. Ma femme et moi avons été autorisés à entrer dans son cercle d’amis proches. J’ai découvert ainsi ses faiblesses, son humour, sa nature humaine assez fragile. On a passé beaucoup de temps ensemble, c’est pourquoi j’affirme qu’il pouvait être généreux, et le lendemain totalement insupportable !!! Petit à petit, j’avais appris à maîtriser ses humeurs. La plupart des gens avaient peur de lui, ses musiciens, ses managers, tout le monde le craignait mais je ne me laissais pas impressionner, ma femme non plus d’ailleurs. Quand il m’agaçait, j’osais lui répondre sèchement. Il me lançait un regard noir mais je pense qu’il appréciait cette honnêteté, il pouvait avoir une relation normale avec moi… ». (Quincy Troupe sur RFI en 2009)
    Plutôt que de conserver jalousement ses souvenirs dans son esprit, Quincy Troupe a choisi de les partager pour que notre perception du personnage ne soit plus jamais tronquée. Cette forme de générosité lui a coûté cher, mais quel beau geste quand l’intention première est de dire la vérité et de donner une lecture complète d’une destinée exceptionnelle.
    ⇒ Miles Davis.
     
    Quelques concerts-hommage :
    - Hommage à Miles Davis au Sunset Sunside
    - Kind of blue avec les blakettes - Sunset Sunside
    - Miles & John au New Morning le 28 mai 2026
    - Miles à Paris - Le Bal Blomet, 26 mai 2026
    - Miles Davis - John Coltrane celebration - Terence Blanchard & Ravi Coltrane, le 29 juin 2026 au Grand Rex
    - Jazz à Vienne, Marcus Miller, Terence Blanchard & Ravi Coltrane
    - Herbie Hancock celebrates Miles Davis - Hollywood Bowl
    - 100 Miles for Miles Davis, au New Morning, le 20 novembre 2026.
     
    Quelques rééditions :
    - Ascenseur pour l'échafaud, Decca
    - Birth of cool, Blue Note 
    - The-complete-plugged-nickel-live-1965-coffret cd, Sony Music.
     
    Quelques lectures :
    - Miles Davis, du Bebop au Hip-Hop
    - Miles Davis, nouvelle édition, Le Mot et le Reste.
     
    Quelques nouveautés :
    - Jason Miles - 100 Miles for Miles Davis
    - Site de Jultrane.
     
    Titres diffusés cette semaine :
    - « New Rhumba » par Miles Davis extrait de Miles Ahead (1957)
    - « Petits Machins » par Miles Davis extrait de Filles de Kilimanjaro (1969)
    - « If I Were a Bell » par Miles Davis extrait de Miles in Tokyo (1964)
    - « Madness » par Miles Davis extrait de Nefertiti (1968)
    - « Circle » par Miles Davis extrait de Miles Smiles (1967)
    - « Human Nature » par Miles Davis extrait de Live around the World (1988)
    - « Mr Pastorius » par Miles Davis extrait de Amandla (1989)
    - « Blues for Pablo » par Miles Davis extrait de Miles Ahead (1957).
À propos de L'Épopée des musiques noires
Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, L’épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du 20ème siècle : La Black Music !  À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui. Réalisation : Nathalie Laporte. *** Diffusions le samedi à 13h30 TU vers toutes cibles, à 22h30 sur RFI Afrique (Programme haoussa), le dimanche à 18h30 vers l'Afrique lusophone, et à 21h30 TU vers toutes cibles. En heure de Paris (TU + 2 en grille d'été).
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