Les tensions entre la Chine et le Japon mettent à l'épreuve l'approvisionnement de Tokyo en terres rares. Ces minerais sont essentiels à la production des technologies actuelles. Après une déclaration de la Première ministre nippone sur Taïwan, Pékin a décrété en janvier des restrictions d'exportation sur les terres rares. Le Japon cherche tant bien que mal à s'extraire du monopole chinois dans le raffinage de ces produits essentiels pour son économie comme pour sa défense.
« Regardez comme il est puissant, s'amuse Daisuke Nakajima en montrant une règle en fer claquer sur l'aimant qu'il tient dans les mains. Il faut faire attention : une fois qu'ils sont magnétisés, la force est telle que vos doigts pourraient être écrasés ». L'activité de l'usine dont il est le directeur dépend à 70% de ce morceau de minerai. « Nous utilisons des aimants au néodyme, importés de Chine ; s'ils n'arrivent plus au Japon, nous devrons pratiquement arrêter notre production », souffle le superviseur de l'usine Sanyo Dengyo Ltd.
Située à Numazu, au pied du mont Fuji, l'usine fournit des composants pour des systèmes de réfrigération et de climatisation à des clients prestigieux, au premier rang desquels figure le Shinkansen, le mythique train à grande vitesse japonais. Pour autant, à l'image du pays, qui dépend à plus de 60% de Pékin pour l'importation de terres rares, l'entreprise n'a pas d'alternative. La Chine possède les plus grandes réserves de terres rares, mais dispose surtout d'un quasi-monopole sur le raffinage de cet or du XXIe siècle. En clair : difficile de se passer de Pékin. « Importer ailleurs, c'est quatre fois plus cher ; nous ne cherchons pas vraiment d'autres options », explique Daisuke Nakajima.
Pression chinoise
Les tensions sino-nippones ont eu un impact direct sur son activité. Depuis la déclaration de Sanae Takaichi évoquant une potentielle implication de son pays en cas d'invasion chinoise de Taïwan en novembre 2025, les relations ne cessent de se dégrader entre les deux plus grandes économies asiatiques. En plus d'inciter les Chinois à ne pas se rendre au Japon – ce qui a un réel impact sur l'industrie touristique –, Pékin a décidé d'utiliser la dépendance japonaise aux terres rares comme levier. « Nous avons eu deux mois de retard dans les livraisons, ce qui a entraîné un important délai dans la livraison de prototypes à nos clients », explique Daisuke Nakajima.
Déjà touché par les conséquences de la guerre commerciale sino-américaine, le Japon s'est vu appliquer des restrictions spécifiques par la Chine en janvier, puis en février. D'abord, les entreprises de l'archipel ont dû se plier à des réglementations supplémentaires de Pékin visant à limiter les exportations de terres rares pour les biens à double usage (civil et militaire), avant l'établissement de listes noires. « Il y a deux catégories, résume Tatsuya Terazawa, PDG de l'Institut de l'économie de l'énergie du Japon. Vingt entreprises japonaises devront subir un examen extrêmement rigoureux avant de pouvoir importer des terres rares, et vingt autres ne pourront plus bénéficier de matériaux à double usage. »
Des règles floues
Sur ces listes figurent des entreprises du secteur automobile, comme Subaru, de l'énergie, ou encore Mitsubishi et le programme spatial japonais. Des règles qui restent floues et dont l'impact concret demeure encore difficilement mesurable, plusieurs semaines après leur mise en place. En témoignent les chiffres des importations depuis la Chine, toujours relativement stables pour les premiers mois de 2026. « Il y a eu des ralentissements, mais l'impact risque d'être proche de zéro », prédit Hotaka Machida, ancien diplomate nippon en Chine et chercheur à l'Institut de géoéconomie de Tokyo. « Mais à mon sens, cela reste un virage stratégique, car Pékin considère désormais l'industrie de défense japonaise de la même manière que celle des États-Unis ou de Taïwan », poursuit-il. En clair : comme hostile.
Mais pourquoi Pékin met-elle en place des mesures dont l'impact reste limité ? « Je pense qu'il y a des efforts intentionnels du côté chinois pour conserver ce levier avec une certaine marge de manœuvre, répond Tatsuya Terazawa. La tactique consiste à effrayer l'industrie japonaise pour pousser le gouvernement à faire des concessions. » Une stratégie pas vraiment payante, alors que la Première ministre reste très populaire tout en maintenant une ligne dure face à Pékin.
« La Chine cherche aussi à se présenter comme garante des règles du commerce international, analyse de son côté Yoshikiyuo Shimamine, chercheur au Dai-ichi Life Research Institute. En 2010, lorsque les importations chinoises de terres rares se sont arrêtées net, le Japon a porté l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce, qui a jugé que la mesure n'était pas conforme. C'est pour cela que Pékin se limite aux exportations concernant les biens à double usage. » Une décision également en ligne avec les prises de position fréquentes des officiels du Parti communiste chinois sur la menace que représenterait la militarisation accélérée du Japon.
Le précédent
Ces restrictions, bien que d'impact limité, exposent à nouveau une dépendance que le Japon a clairement identifiée comme une faiblesse à corriger à tout prix. Car Pékin n'en est pas à son coup d'essai. En 2010, un navire de pêche chinois était entré en collision avec un bâtiment des gardes côtes japonais, et l'une des plus graves crises diplomatiques entre les deux pays conduisit à plusieurs trains de sanctions, dont un embargo sur les terres rares.
Aux manettes du dossier à l'époque au sein du ministère de l'Économie : Tatsuya Terazawa. « Ils n'ont fait aucune annonce, rien. Du jour au lendemain, les licences d'exportation se sont arrêtées, se souvient le diplômé d'Harvard. Nous avons été totalement pris par surprise, et l'industrie automobile était hors d'elle. » Un plan d'un milliard de dollars est alors élaboré pour tenter de réduire la dépendance du pays, plus grand importateur de terres rares de la planète. Cinq axes sont mis en place :
Augmenter l'efficacité dans l'utilisation des minerais
Développer des matériaux alternatifs
Généraliser et améliorer le recyclage
Trouver des fournisseurs alternatifs (notamment en Australie)
Renforcer le stockage pour alimenter les industries stratégiques
« Cela a fait baisser notre dépendance aux alentours de 60% », assure Tatsuya Terazawa.
Objectif autonomie
À ces cinq piliers s'est ajouté un sixième : le rêve nippon d'exploiter ses propres ressources naturelles. La zone économique exclusive de l'archipel offre des possibilités sur lesquelles compte le gouvernement. C'est à 2 000 kilomètres de Tokyo, dans les boues sous-marines autour de l'île de Minamitori-shima, que le Japon cherche son salut. « Nous avons trouvé, à 6 000 mètres de profondeur, des concentrations très riches en terres rares lourdes, comme le dysprosium et le terbium », raconte Shoichi Ishii, directeur du programme SIP qui supervise le projet d'extraction. Dans sa main, il tient un petit tube plastique rempli de cet « or marron ».
Mais avant même de pouvoir filtrer, traiter puis raffiner les métaux rares contenus dans cette boue, aller la chercher relève d'une mission quasi spatiale. « Il s'agit de remonter verticalement des sédiments solides, explique Shoichi Ishii. Pour y parvenir, nous adaptons les technologies de l'industrie pétrolière et gazière offshore. » Un défi de taille dont la rentabilité interroge.
Première mondiale
Le projet, lancé en 2014, s'est accéléré en 2023, avec l'ambition de tester en conditions réelles toutes les étapes permettant de lancer une production. En janvier 2026, le Japon a réussi une première mondiale avec l'extraction de boue à 6 kilomètres de profondeur. Une opération impliquant plus de 150 membres d'équipage, des hélicoptères et des transferts par avion.
Des investissements considérables auxquels s'ajoutent les dépenses énergétiques nécessaires pour extraire la boue à l'aide de gigantesques tubes descendant pendant près d'une semaine avant d'atteindre les fonds. Sans compter l'impact environnemental, que le directeur du programme considère comme quasi nul. Mais la série d'essais grandeur nature prévue doit permettre au pays de l'estimer, d'ici 2028. À cette date, le Japon aura aussi une idée précise de ses capacités potentielles de production.
« Sur le plan des coûts, nous ne pourrons jamais rivaliser avec la Chine », tempère Yoshikiyuo Shimamine, qui y voit malgré tout un « game changer », une rupture, « car les réserves sont très importantes et elles contiennent des terres rares lourdes que l'on ne trouve presque nulle part ailleurs qu'en Chine ». Difficile d'imaginer malgré tout un réel impact pour l'industrie japonaise. « Le jour où nous utiliserons des terres rares produites au Japon, je serais surement mort », assure un industriel. Mais pour les autorités, la souveraineté n'a pas de prix, résume Tatsuya Terazawa : « Dépenser des milliards pour l'indépendance est un investissement de sécurité nationale, au même titre que l'achat d'équipements de défense. » Et dans le secteur militaire, où les terres rares sont essentielles, les deux ambitions du gouvernement nippon se rejoignent.
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